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Procès 13-Novembre, jour 79 : "Je tenais à dire aujourd'hui que je n'ai tué personne", clame Salah Abdeslam

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"Est-ce que j’aurais dû aller jusqu’au bout ?", s'interroge Abdeslam au 79e jour du procès.
"Est-ce que j’aurais dû aller jusqu’au bout ?", s'interroge Abdeslam au 79e jour du procès.
© Radio France - Valentin Pasquier

Au 79e jour du procès des attentats du 13-Novembre, la cour a interrogé pour la première fois Salah Abdeslam sur la religion et une partie de son parcours jusqu'à l'été 2015. Le dernier membre en vie des commandos a répondu, longuement, affirmant qu'il avait renoncé à déclencher sa ceinture explosive.

Il est arrivé dans son box, les menottes au poignet. Un gendarme à l'imposante carrure l'a libéré. Et debout, à travers la vitre qui le sépare de ses avocats, Salah Abdeslam s'est mis à échanger quelques mots avec ses conseils, Me Martin Vettes et Me Olivia Ronen, deux jeunes défenseurs, brillants. Puis la sonnerie a retenti, la cour a fait une apparition, et a aussitôt disparu à nouveau, le temps qu'un huissier aille sommer un accusé absent, Krayem, de comparaître. Durant un court laps de temps, Abdeslam lui aussi est ressorti du box, "un problème d'œil" entend-on, dans le prétoire. Dans la grande salle d'audience, les bancs sont beaucoup plus remplis que ces dernières semaines. Beaucoup de victimes sont venues écouter l'accusé le plus médiatique, le seul membre encore en vie des commandos parisiens.

"Même une égratignure, je l'ai pas faite !"

"Bien, Monsieur Salah Abdeslam veuillez vous lever s'il vous plaît, mettez-vous devant le micro !", commence le président Jean-Louis Périès, en ouvrant définitivement l'audience, vers 13 heures. Le magistrat en robe rouge rappelle qu'il est resté mutique face aux juges d'instruction durant cinq ans, "c'était votre droit" , et lui demande de revenir sur ses premières déclarations à ce procès. Dès le premier jour, l'accusé Abdeslam avait clamé qu'il était un combattant de l'Etat islamique. 

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Dans son box vitré, vêtu d'une chemise blanche, mains croisées devant lui, barbe brune qui dépasse de son masque clair, Salah Abdeslam prend sa respiration, et dit d'un ton calme : "Je vous avoue que j’hésite encore à savoir si je dois répondre aux questions ou pas. Je vous demande de me laisser faire une déclaration spontanée, et après ça ira peut-être mieux." Et Abdeslam déclare ces quelques mots, posément : "Je tenais à dire aujourd’hui que je n’ai tué personne, et je n’ai blessé personne, même une égratignure je l'ai pas faite. C'était important pour moi de dire ça." Et il cite Voltaire : “Calomniez, calomniez" conseillait Voltaire, il en restera toujours quelque chose !"

Salah Abdeslam s'estime calomnié, donc. Et il tient à dire encore ceci, d'essentiel à ses yeux : "Je constate dans les affaires de terrorisme que les peines qui sont prononcées sont extrêmement sévères à l'égard de personnes qui parfois n’ont pas tué." Il dit comprendre "que la justice veuille faire des exemples, de moi, d'autres personnes". Mais il ajoute : "On envoie aussi un autre message. À l’avenir, quand il y aura un individu qui va se retrouver dans un métro, un bus ou ailleurs avec une valise d’explosif de 50 kg, et qu’au dernier moment, il va se dire qu’il veut faire marche arrière, cet individu saura qu’il n’aura pas le droit de penser ça, parce qu’on ne lui pardonnera pas." 

"C'est ça, monsieur le président, que je voulais partager avec vous"

À demi-mots, Abdeslam sous-entend que lui aussi a fait marche arrière, ce 13 novembre 2015, après avoir déposé en voiture trois kamikazes au Stade de France. Il avait ensuite pris le métro pour Montrouge et jeté son gilet explosif dans une poubelle. Nul ne sait encore à ce jour s'il s'est débarrassé de sa ceinture de TATP parce qu'il avait constaté qu'elle était défectueuse ou s'il avait renoncé d'emblée à se faire sauter lui aussi, ce vendredi-là. "C'est ça, monsieur le président, que je voulais partager avec vous." 

Et il se met à répondre aux questions de la cour, d'une voix presque douce. La cour veut revenir sur son adhésion à l'État islamique, qu'il avait revendiquée haut et fort, presque fièrement aux premières heures du procès. "J'essayais d'expliquer", dit Abdeslam. Il souligne qu'il a d'abord pensé aller en Palestine, quand il avait 20 ans, "et après, c'est passé". Ensuite, quand il a entendu parler de l'État islamique, il a tout de suite adhéré, "parce qu'on voit que dans beaucoup de pays arabes, musulmans, les valeurs occidentales prennent le dessus sur les valeurs islamiques. Et pour nous musulmans, c’est une humiliation." Abdeslam clame que le groupe terroriste "combat dans le sentier d’Allah pour que sa parole soit la plus haute, pour que l’ordre soit rétabli sur la Terre. Et moi ce combat-là, je le légitime." De Daech, il dit encore : "Je les soutiens, je les aime, ils sacrifient leurs biens et leurs corps." Abdeslam n'est jamais allé en Syrie, à la différence de son grand frère Brahim, et de son ami d'enfance Abdelhamid Abaaoud, tous deux kamikazes du 13-Novembre.

"J'ai prêté allégeance à l'État islamique dans mon cœur, voyez !"

Le président Périès veut savoir quand il a prêté allégeance au groupe. "48 heures avant les attentats", répond d'abord l'accusé Abdeslam. Avant de se reprendre plus tard, et de dire que c'était plutôt après, et que de toute façon, il ne l'a pas fait "dans les règles, mais dans mon cœur". Une magistrate s'étonne, insiste sur le fait qu'il a daté cette allégeance tantôt avant, tantôt après la nuit du 13-Novembre. "Tout le monde peut se tromper, je n'ai rien à cacher", rétorque l'accusé, qui semble alors sincère.

"Moi, je n'ai tué personne et je n’en ai pas l’intention", a assuré Salah Abdeslam lors de son interrogatoire, qui a duré sept heures.
"Moi, je n'ai tué personne et je n’en ai pas l’intention", a assuré Salah Abdeslam lors de son interrogatoire, qui a duré sept heures.
© Radio France - Valentin Pasquier

Et Salah Abdeslam parle du djihad, distingue le "djihad offensif et défensif". Assure que les attentats à Paris et Saint-Denis, "c'était pour faire cesser les bombardements de la coalition sur le sol de l'État islamique". Le président lui fait remarquer qu'une opération militaire est uniquement dirigée contre des militaires. "Non, pas forcément, parce que l'État islamique ne possède pas comme la France des avions, des drones. Imaginez qu’ils possèdent ce genre d’armement et bombardent la France. Vous allez trouver ça plus civilisé ? Je ne pense pas. Quand ils ont touché des civils, c’était pour marquer les esprits." Et il répète : "Moi, je n'ai tué personne et je n’en ai pas l’intention !" Salah Abdeslam clame : "C'est à cause de François Hollande qu’on est là, faut écouter ce qu’ils disent les trois", évoquant les trois terroristes du Bataclan, qu'on a entendus sur bande audio. "Alors, c’est bien ces discours politico- religieux, mais revenons à vous Monsieur Abdeslam on est pas là pour juger la France, l’Histoire le fera pour nous !", le coupe Jean-Louis Périès.

Interrogé sur les vidéos de Daech, l'accusé Abdeslam affirme qu'il n'en a presque pas regardées, qu'il n'a pas vu non plus son grand frère Brahim en visionner dans le café Les Béguines, de Molenbeek. Il dit que ce qu'il a vu surtout, lui, ce sont des images des bombardements de la coalition française en Syrie, et des photos d'enfants massacrés par Bachar El Assad. "C'est ça qui m'a touché." On lui demande son avis sur les décapitations pratiquées à Raqqa ou à Mossoul, sous le califat de Daech. Est-ce qu'il les légitime aussi ? "J’en sais rien moi ce qu’ils ont fait. Je ne peux pas vous répondre comme ça par oui ou par non."

"Moi, j'ai adhéré à l'État islamique parce qu'ils faisaient des choses bien, pas des choses mal !"

Salah Abdeslam enchaîne : "Je peux vous dire qu'ici en France, avant que le président François Mitterrand abolisse la peine de mort, les gens ils étaient pour, et quand François Mitterrand a voulu abolir, les gens ils étaient contre." Un peu plus tard, un avocat général du parquet national antiterroriste lui parle des décapitations et d'enfants jetés dans des puits au prétexte qu'ils auraient été mécréants. Abdeslam réplique qu'il n'y croit pas, que "c'est de la calomnie". "Moi, j’ai adhéré à l’EI parce qu’ils faisaient des choses bien, pas des choses mal, pas des choses comme ça."

À ces mots, Salah Abdeslam a la voix cassée. Elle s'est assombrie après que la cour a lu les témoignages de sa mère, sa sœur, et son ex-fiancée. Toutes les trois étaient convoquées aujourd'hui devant la cour d'assises, mais aucune n'est venue. Alors la cour a fait lecture à haute voix d'anciens procès verbaux de Yasmina, qui avait 15 ans quand elle est tombée amoureuse de Salah Abdeslam. Lui était alors à peine plus âgé. Trois jours avant les attentats, elle l'a vu pleurer, sans comprendre, ni se douter de la tuerie qui l'a horrifiée, "détruite". 

"Est-ce que j'aurais dû aller jusqu'au bout ?"

Puis, la cour a donné lecture d'une lettre de sa sœur Myriam, qui regrette que son frère Salah ait été "diabolisé". Elle écrit que son frère "a certes pris un chemin, obéi à des ordres, mais derrière la carapace qu'il s'est forgé se cache l'homme le plus sensible que je connaisse". Enfin, la mère, "effondrée d'avoir perdu un fils, un autre en prison" et qui aimerait "qu’il ne paye pas pour les auteurs directs des tueries". Le président lui demande s'il veut réagir ? "Et voilà, vous, vous souffrez et nous aussi on souffre, voilà, c’est tout", répond Abdeslam. 

À la fin de la journée, alors que la nuit tombe, des avocats de victimes lui posent des questions sur cette souffrance et son repentir. Et l'accusé Abdeslam a alors cette réponse qui saisit la salle d'audience : "Quand on est à l'isolement, on se dit, en vérité, 'est-ce que j’ai bien fait de faire marche arrière ou est-ce que j’aurais dû aller jusqu’au bout ?' On se dit 'j’aurais dû l’enclencher ce truc'"... Ce truc désigne cette fameuse ceinture explosive avec laquelle il ne s'est pas fait sauter le soir du 13 novembre 2015. "Y a beaucoup de gens dans le box qui se sont ravisés. Les gens des terrasses, moi j'étais comme ça, j'allais dans ces cafés, j'étais parfumé, alors il y a forcément un moment de doute au moment de se faire sauter..." 

L'interrogatoire de Salah Abdeslam s'est poursuivi tard dans la soirée. Il aura duré plus de sept heures. Au détour d'une question d'un avocat de victimes s'offusquant de ses souffrances, jugées indécentes par rapport à la douleur des familles endeuillées et des survivants "défigurés", Salah Abdeslam a répondu qu'il s'était "reconnu" dans certains témoignages. Et il a ajouté qu'il était prêt à rencontrer des victimes, comme la mère de Lamia. Sur les marches du palais de justice, à la sortie, des victimes semblaient encore sonnées de tout ce qu'elles avaient entendu. 

Il n'y aura finalement pas d'audience ce jeudi, et le procès reprendra vendredi, avec l'interrogatoire de l'accusé Ali El Haddad Asufi. 

Retrouvez tous nos articles consacrés au compte-rendu, jour par jour, du procès des attentats du 13 novembre 2015 ici.