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Procès du 13-Novembre, jour 147 : "Vous ne pouvez qu'être convaincus que Salah Abdeslam s'est désisté"

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La plaidoirie de Me Olivia Ronen pour Salah Abdeslam
La plaidoirie de Me Olivia Ronen pour Salah Abdeslam
© Radio France - Valentin Pasquier

Pour le dernier jour des plaidoiries de la défense au procès des attentats du 13-Novembre, la parole était donnée aux avocats du principal accusé, Salah Abdeslam dont ils ont rappelé l’humanité et la capacité d’évolution. Malgré tout.

Ils ont fait le choix d’une défense normale. Qu’importe que leur client soit accusé du pire, dans le procès des attentats du siècle, celui du 13-Novembre. Me Olivia Ronen et Martin Vettes ont décidé de faire comme d’habitude finalement et de se battre, pied à pied, sur tous les éléments reprochés à Salah Abdeslam. Y compris ceux qui peuvent parfois sembler annexes au vu de l’audience historique que ces plaidoiries viennent clôturer, avant les derniers mots des accusés et le départ de la cour pour leur délibéré.

Le tout, avec un objectif, annonce d’emblée Me Martin Vettes, le premier des deux avocats de Salah Abdeslam à plaider : “Notre propos a pour seule ambition de vous démontrer en quoi la peine que vous réclamez est démesurée." Me Olivia Ronen, sa consoeur, prévient : "J'entends les critiques d'ici : la défense de Salah Abdeslam s'étonne qu'une sanction lourde soit requise à son encontre. Mais à quoi s'attendait-elle ? Ils vivent vraiment dans un autre monde !" Non, bien évidemment, poursuit la jeune avocate. “Bien sûr que nous nous attendions à une sanction lourde. Mais qu'une perpétuité incompressible soit requise contre lui, quasiment sans aucun espoir de liberté, j'ai l'impression qu'on a perdu le sens de la mesure."

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Point après point, charge après charge, les deux avocats défendent celui à l’encontre duquel la plus lourde peine prévue par le code pénal a été réclamée par le parquet national antiterroriste. Salah Abdeslam au sujet duquel son avocate confie : “Lorsque je l’ai rencontré en 2018, je me suis dis qu’il y avait quelque chose à faire, quelque chose d’enfoui mais qui méritait de se battre. Mais on partait de loin”.

Le détenu le plus surveillé de France

Car depuis six ans, Salah Abdeslam est le détenu de France aux conditions carcérales les plus sévères, créées spécialement pour lui. “Un régime que l'administration pénitentiaire elle-même a dénoncé”, plaide Me Olivia Ronen. "L'homme est un animal social ; vous lui enlevez le social, il n'est plus qu'un animal. Lui enlever toute activité, que son esprit macère bien. L'empêcher de respirer toute bouffée d'air. Et, grâce à une norme adoptée spécialement pour lui, lui retirer toute intimité. Lui mettre deux caméras dans sa cellule en permanence sur lui. Imaginez-vous, quelques secondes, juste quelques secondes, dans vos moments les plus intimes, d'être filmé."

Salah Abdeslam a subi en arrivant en septembre dernier à l’ouverture de ce procès, “un choc social”, selon ses avocats.  “C’était quelque chose de se retrouver dans ce box face au monde hostile", décrit Me Vettes. "Alors les médias se sont régalés de ses sorties pour entretenir la figure du mal, du diable qui sort de sa boîte". Pourtant, et c’est le cœur du propos de ses avocats, il est venu, il a participé et il a même évolué au cours de cette audience. "Contrairement à ce que beaucoup craignaient, il n'a pas transformé ce procès en tribune pour déverser la propagande de Daech. Il est venu presque tous les jours à cette audience”, plaide Me Martin Vettes. “Il n'a pas raté un seul des 415 témoignages de parties civiles. C'était, quelque part, la moindre des choses. Mais il a reçu ces paroles, pour lui, et aussi tous les autres. Et soyez-en certains, Salah Abdeslam a emporté chaque témoignage avec lui. Et pour longtemps."

La plaidoirie de Me Martin Vettes pour Salah Abdeslam
La plaidoirie de Me Martin Vettes pour Salah Abdeslam
© Radio France - Valentin Pasquier

"Ce procès n'aurait pas du tout été le même si Salah Abdeslam avait gardé le silence"

Et puis, martèlent ses avocats, Salah Abdeslam a parlé. Lui qui s’était si longtemps tu. "Je suis certain, quoi qu'on en dise, que ce procès n'aurait pas du tout été le même si Salah Abdeslam avait gardé le silence", déclare Me Vettes. "Et qu'il y aurait eu un profond sentiment d'échec si tel avait été le cas." Salah Abdeslam a pleuré, s’est excusé auprès des victimes. “Des larmes et des excuses qui n’était ni prévues, ni demandées. Elles étaient spontanées et sincères”, assure encore son avocat. Salah Abdeslam s’est expliqué. “Lors de son ultime interrogatoire, étalé sur trois jours, il a livré un récit très riche, plein de détails inédits”, rappelle Me Olivia Ronen à la cour. Ce café du 18e arrondissement, situé sur un angle, dans lequel il avait pour mission de se faire exploser. “Mais il y avait des jeunes dans ce café. Et Salah Abdeslam vous a dit : 'j'ai renoncé par humanité'. Peut-être qu'il s'est reconnu dans ces jeunes ? Peut-être qu'il a renoncé par peur de mourir ? L'humanité, ça commence par soi-même."

Quoi qu’il en soit, ou plutôt quelle que soit la raison de ce revirement, indubitablement, pour ses avocats, Salah Abdeslam “le petit gars de Molenbeek devenu intérimaire de l’État islamique” avant d’être intégré “à la dernière minute” dans les commandos terroristes, a renoncé à se faire exploser ce soir-là. Et qu’importe que sa ceinture explosive ait été défectueuse ou pas car, explique Me Ronen à la cour : “il y a des consignes qui sont données par l’État islamique : si la ceinture ne fonctionne pas, il faut utiliser un briquet”.

"Salah Abdeslam s'est désisté"

Olivia Ronen revient enfin sur la question de la peine maximale : "Vous ne pouvez qu'être convaincus que Salah Abdeslam s'est désisté et cette donnée essentielle ne pourra que peser dans votre décision." Contrairement à ce qui a été le cas dans le réquisitoire du parquet national antiterroriste, déplore encore Me Ronen. “Madame et messieurs les avocats généraux, où étiez-vous depuis septembre ? Vous n'avez pas vu cette armure se fendiller ? "Celui qui ces six dernières années n'avait à sa disposition qu'un seul costume dans son placard a finalement trouvé, à cette audience, de quoi s'habiller autrement."

Alors, Mes Olivia Ronen et Martin Vettes ont plaidé pour l’espoir. Celui que la réclusion criminelle à perpétuité incompressible ne permet pas. “Une peine terrible. Une peine cruelle. Contrairement à la peine capitale, cette mort blanche est vécue dans l'indifférence", déplore Me Ronen. "En 1981, lors de la suppression de la peine de mort, il n'était pas question de remplacer un supplice par un autre." “Est-ce qu'un jour cet homme pourra revenir dans la société ou est-ce qu'il est définitivement perdu ? ”, interroge à son tour Me Vettes. Et sa consœur de conclure : “la justice, ce n'est pas un mouvement de foule. Si vous suivez le parquet, c'est le terrorisme qui a gagné et nous n'aurons plus qu'à comprendre qu'en réalité, tout ceci n'était qu'une farce."

Retrouvez ici tous nos articles consacrés au procès des attentats du 13 novembre 2015, y compris nos comptes-rendus d'audience, jour après jour.