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Procès du 13 Novembre, jour 25 : "Dès que je ferme les yeux, je vois mon père se faire tuer"

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Emmanuel Domenach, victime du Bataclan
Emmanuel Domenach, victime du Bataclan
© Radio France - Valentin Pasquier

De nouvelles victimes survivantes du Bataclan ont témoigné aujourd'hui à la barre. Mais la cour a aussi entendu certains proches de victimes décédées, dont des enfants. L'un des accusés a d'ailleurs voulu dire son émotion à l'audience.

Ils sont venus en tribu. Cette tribu de famille recomposée qu’ils ont réussi à souder plus encore après le 13 novembre 2015. Pour eux, le 13 novembre 2015 c’est la mort de leur fils, compagnon, ex-mari, père, Nicolas Classeau, 43 ans. C’est Caroline, sa dernière compagne, qui l’évoque la première à la barre. Elle était avec lui au Bataclan, cette sortie qu’ils avaient failli annuler car, à cette époque-là, Caroline avait beaucoup de travail pour sa thèse. 

“Ces hommes sont des chasseurs et nous sommes leur gibier”

Dès les premiers tirs, Caroline aperçoit “des éclairs, comme des flashs lumineux”, elle distingue aussi “une silhouette avec une kalachnikov”. Elle voit surtout “Nicolas qui blêmit et suffoque. Il est encore debout mais ses jambes commencent à fléchir. Alors que les rafales continuent, je crie, je lui donne des claques. A ce moment-là, je n'ai toujours pas compris qu'il s'agit d'un attentat". Dans le mouvement de foule qui les fait tomber, Caroline perd “tout contact visuel avec Nicolas”. En revanche, tout en se cachant le visage de ses cheveux “pour ne pas que les terroristes voient que je suis en vie”, elle parvient à observer les assaillants, “leurs visages calmes et satisfaits, le spectacle de la banalité du mal”. 

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Caroline comprend : “C_es hommes sont des chasseurs et nous sommes leur gibier_”. Alors, elle décide de fuir. Y parvient. Découvre une fois à l’extérieur, qu’elle a “un trou dans le bras”. Mais est surtout assaillie par la culpabilité d’avoir laissé Nicolas dans la salle du Bataclan. Au point de s’apprêter à y retourner. C’est un homme, blessé lui aussi, qui l’en empêche : "Maintenant c'est chacun pour sa peau. N'y retourne pas, tu vas te faire buter". Caroline n’y est pas retournée, mais vit désormais avec "la culpabilité de n'avoir rien pu faire pour l'accompagner dans ses derniers instants."

Les regrets de ne pas avoir assez dit qu'elle l'aimait

La confirmation du décès de Nicolas Classeau, ses proches ne l’auront que le lendemain. Jocelyne, la mère de Nicolas, est dans le tramway “entre la porte de Charenton et la porte de Vincennes. J'aurais voulu crier, me rouler par terre. Mais j'étais dans un tramway, il y avait plein de monde." A la barre, Jocelyne vacille. Comme elle l’a certainement fait dans le tramway ce jour-là. Mais aujourd’hui, les deux fils aînés de Nicolas sont à ses côtés. Et lui caressent doucement le dos. 

Famille de Nicolas Classeau, victime du Bataclan
Famille de Nicolas Classeau, victime du Bataclan
© Radio France - Valentin Pasquier

Jocelyne évoque sa douleur de mère, mais de grand-mère aussi, “cette peine immense de voir souffrir mes petits-enfants”. Elle confie encore ses regrets, si douloureux de ne pas lui avoir dit suffisamment dit à son fils “que je l’aimais. On n'avait pas pris l'habitude de dire ces mots là. Je lui montrais différemment". L’évocation en creux de Nicolas se poursuit encore avec Delphine, la mère de ses fils aînés, et son désarroi en voyant craquer ses fils, l’un après l’autre : Marius hospitalisé en psychiatrie, “il était maigre, prostré”. Nino, quelques années plus tard. Mais “_depuis le début quand un des frères tombe, s'effondre, l'autre s'accroche à la branch_e”.

“Toujours sous antidépresseurs”

Aujourd’hui, les deux frères, désormais âgés de 17 et 21 ans, s’accrochent plutôt à la barre et aux mots qu’ils ont couchés sur le papier. “Je vous avoue que j’aurais préféré travailler ma dissertation de philosophie le week-end dernier que sur mon témoignage. J'aurais préféré ne jamais avoir à l'écrire", confie Marius, le cadet, aujourd’hui élève de Terminale. Lui qui, le 13 novembre était “un enfant et le 14 novembre un autre”.J’étais devenu un enfant qui a perdu son père sauvagement assassiné par deux balles de kalachnikov", un enfant qui aurait aimé continuer “à avoir les mêmes problèmes que les copains” et qui un jour “a pensé à la mort comme solution pour rejoindre mon père”. Après deux d’hospitalisation, il est “toujours sous antidépresseurs”. 

Pour son aîné, Nino, c’est en janvier dernier “que tout a lâché” : “dès que je ferme les yeux, je vois mon père se faire tuer, une bière à la main”. Six ans après, il se souvient encore par cœur du dernier texto envoyé à son père, alors qu’il vient d’apprendre que des attentats sont en cours dans Paris : "C_oucou papa, tu vois ce qu'il se passe ?_" Le dernier texto de l’insouciance.

Quelques instants de répit pour l'anniversaire

Celle de leur petit-frère, Lazare, alors âgé de 6 ans, a duré quelques heures de plus. Le temps de l’anniversaire d’un copain auquel il est invité le samedi 14 novembre. Il est en train de déjeuner avec sa maman, Corinne lorsque celle-ci apprend, par un message sur son répondeur, le décès de Nicolas. Mais elle retourne partager le plat de pâtes avec son fils. “Je décide de lui accorder encore quelques instants de répit et je l'emmène à l'anniversaire". Lorsqu’elle lui annonce au retour, Lazare comprend tout de suite : “je n’ai plus de papa. Très vite aussi, il reprend le dessus, déborde de vie. Mais s’accroche aussi à sa maman “comme à une sangsue”, “il ne peut plus dormir seul”, “il parle de son papa au présent”, écrit le prénom de son papa parmi les personnes à contacter sur la fiche de renseignement de l’école. Après le 13 novembre 2015, Lazare n’a plus non plus vécu avec ses demi-frères aînés. Puisque c’était chez leur papa qu’ils se retrouvaient. Alors leurs mamans se sont alliées, elles vivent aujourd’hui à 300 mètres l’une de l’autre. Et, ainsi qu’avec le reste des proches de Nicolas Classeau, se voient très souvent.  

Farid Kharkach a réagi aux témoignages des victimes du Bataclan
Farid Kharkach a réagi aux témoignages des victimes du Bataclan
© Radio France - Valentin Pasquier

Les témoignages de la tribu de Nicolas Classeau s’achèvent. Les larmes ont coulé dans la salle. Dans le box aussi. L’accusé Farid Kharkhach réclame d’ailleurs la parole : “Je voudrais dire un mot, m'adresser à toutes les victimes". Il explique comment “tous ces témoignages me font saigner le cœur. Mais voir des enfants aujourd'hui …” Il ne finit pas sa phrase, mais reprend : “J_’ai un peu l'âge de leur père, donc ça me touche beaucoup. Je voudrais vraiment dire que je suis contre cette idéologie. Je suis musulman, mais l'islam ce n'est pas ça_."