Publicité

Procès du 13-Novembre, jour 41 : “C'est pas les premiers de la classe qui partent en Syrie", analyse la DGSI

Par
Ce 9 novembre, on a entendu deux enquêteurs de la DGSI, des silhouettes qui ont décrit l'histoire du djihadisme
Ce 9 novembre, on a entendu deux enquêteurs de la DGSI, des silhouettes qui ont décrit l'histoire du djihadisme
© Radio France - Valentin Pasquier

Ce mardi, deux commissaires de la DGSI ont déposé à l'audience. Ils sont venus raconter l'histoire du djihad, la naissance de l'organisation État islamique, le contexte des départs en Syrie et de l'organisation des attentats.

Comprendre. C’est un des enjeux de ce procès. Comprendre ce qui a pu conduire les 14 accusés présents à l’audience à commettre les faits qu’on leur reproche. Les premiers éléments ont été apportés en ce sens la semaine dernière, avec les interrogatoires de personnalité des accusés. Comprendre comment l’idéologie djihadiste a séduit, galvanisé, endoctriné de jeunes Européens au point d’en faire des terroristes, kalachnikov à la main, charges explosives à la ceinture. C’est là, en partie, l’exercice de cette 41e journée d’audience, en cette 10e semaine de procès. Avec les auditions de deux enquêteurs de la DGSI sur l’histoire du djihadisme et de ses différentes filières.

Une histoire du djihadisme

De ces deux enquêteurs, nous ne verrons que leur silhouette en ombre chinoise, derrière une vitre opaque, nous ne connaîtrons que leur matricule et leur grade : 565SI, commissaire général pour l’un, 562SI, commissaire divisionnaire pour l’autre. De ces deux enquêteurs, on a appris ou redécouvert, l’histoire du djihad. À commencer par l’an 750, lorsque “la dynastie de Omeyyades va être vaincue. Un nouveau calife va déplacer la capitale de Damas à Bagdad et un consensus va se faire sur l'importance d'une autorité légitime pour proclamer le djihad”, explique l’enquêteur 565SI.

Publicité

Un saut dans le temps plus tard, il est question de l’émergence du salafisme “qui s'est affiné autour de trois grands principes : l'unicité de Dieu, le retour à la religion des pieux prédécesseurs et l'idée d'une communauté islamique supranationale". Les dates-clés se succèdent. 1979 avec “la proclamation d'une république islamique en Iran, une prise d'otage à la Mecque par des jeunes Saoudiens pour dénoncer l'impiété de leurs dirigeants, l'invasion soviétique en Afghanistan”. L’Afghanistan qui voit alors monter la figure d’Oussama Ben Laden et qui “va devenir le théâtre majeur du djihad défensif”. En défense, l’expression fait tiquer. “Monsieur le commissaire, pouvez-vous nous dire qui a soutenu pendant dix ans les djihadistes en Afghanistan?”, l’interpelle Me Issa Gultaslar. L’enquêteur botte en touche : “Je ne peux pas répondre à cette question.

Après la suprématie d’Al-Qaïda et les attentats du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center, c’est au tour de l’organisation État islamique de monter en puissance. À la différence d’Al-Qaïda, “la priorité de l’État islamique est l'installation durable sur un territoire donné et la restauration du califat, prononcée en 2014 à Mossoul”, explique le commissaire de la DGSI. Après les filières bosniennes dans les années 1990, qui ont concerné “une vingtaine de Français dont de nombreux Roubaisiens”, les filières afghanes “à partir de l’arrivée au pouvoir des Talibans en 1996”, les filières tchétchènes “dont a fait partie le Français Zacarias Moussaoui qui a été vraisemblablement destiné à intégrer les commandos des attentats du 11 septembre 2001", c’est donc l’État islamique en Irak et au Levant qui attire les aspirants au djihad.

Les filières syriennes, décrites par les enquêteurs de la DGSI
Les filières syriennes, décrites par les enquêteurs de la DGSI
© Radio France - Valentin Pasquier

"Un important contingent" de Marocains, de Tunisiens, d'Européens

30 à 40 000 personnes dans le monde : “plus de 2000 Marocains, plus de 3000 Tunisiens et environ 6000 Européens (dont les Français) constituent un important contingent", détaille l’enquêteur 562SI. En l’occurrence, les résidents français sont 1467 à avoir rejoint la zone irako-syrienne, dont un tiers de femmes. “Il faut aussi compter les 900 velléitaires qui ont cherché à se rendre sur place". La plupart (67%) en 2014 ou 2015. "Est-ce que vous faites un lien entre la proclamation du califat en 2014 et l'augmentation des départs vers la zone ?", interroge l'avocate générale Camille Hennetier. "Ça a créé probablement un appel d'air", reconnaît l'enquêteur, "ça a attiré du monde."

Des personnes alors attirées par “la propagande diffusée sur les réseaux sociaux et des influenceurs qui encourageaient les gens à partir” et aidées par la facilité d’accès de la Syrie à l’époque. “On a vu des mineurs de 14 ans y arriver tout seuls, des familles entières en voiture ou en camping-car, téléguidées par des passeurs”, explique le commissaire 562SI.  Interrogé par l'un des avocats de Sofien Ayari sur la possibilité que certains aient tout simplement voulu combattre le régime de Bachar Al-Assad, le commissaire des services de renseignement rétorque : "Il y a eu quelques cas de gens qui ont rejoint l'Armée syrienne libre, mais il se trouve que la majorité des Français a choisi l'État islamique". Quant à leur profil psychologique, "c'est pas les premiers de la classe en général. Vous avez parfois un ingénieur, j'ai même vu un médecin partir là-bas, mais bon c'est pas le gratin."

L'organisation État islamique, c'est aussi une propagande particulièrement efficace
L'organisation État islamique, c'est aussi une propagande particulièrement efficace
© Radio France - Valentin Pasquier

Dans l'État islamique, "être un tortionnaire permet d'être un héros"

Et sur place, c’est un projet global qu’ils rejoignent. Un projet de société qui débute avec les enfants. Photos à l’appui, l’enquêteur 562SI raconte : “On voit des enfants s'entraîner à balles réelles sur des prisonniers, ils participent à des exactions ou des assassinats organisés." Sur une capture d'écran d'une vidéo, on distingue "un enfant qui s'apprête à égorger un prisonnier". Une organisation qui exhibe fièrement ses exactions. D’autres photos à l’appui, le commissaire de la DGSI légende : "Là, un voleur à qui on coupe la main, là des homosexuels qu'on jette d'immeubles. Là des têtes coupées exposées à Raqqa." Il poursuit, relatant les témoignages recueillis par les services de renseignement : "Nous avons des personnes qui ont décrit les tortures, les nuits d'horreurs, les viols dans le stade de Raqqa ; des cages de 1 mètre sur 50 cm dans lesquelles on pliait les gens en deux pendant des heures. Bref, l'horreur.

"Finalement", conclut l'enquêteur 562SI au sujet de l'État islamique, "être un tortionnaire permet d'être un héros. Ce qui est rarement le cas dans un monde normal."