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Procès du 13-Novembre, jour 42 : "Ce témoignage, je le dois aux victimes", lance François Hollande à la barre

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 François Hollande, ancien président de la République et témoin très attendu de ce procès
François Hollande, ancien président de la République et témoin très attendu de ce procès
© Radio France - Valentin Pasquier

Jour 42 au procès des attentats du 13-Novembre avec un ancien président de la République, François Hollande, appelé à témoigner par l'association de victimes LifeforParis.

Une forêt de micros et de caméras s'est hérissée devant la salle d'audience. Une foule de journalistes du monde entier, de robes noires, de parties civiles s'est pressée à la porte de la grande salle d'audience construite pour ce procès des attentats du 13-Novembre. Depuis le premier jour, jamais on n'avait vu une telle affluence. Au 42e jour, c'est François Hollande qui a attiré cette foultitude. L'ancien président de la République a été appelé à la barre en tant que témoin, cité à comparaître par une association de victimes, l'association LifeforParis.

"François Hollande est au cœur de ce dossier"

Jamais un chef d'État n'était ainsi venu témoigner devant une cour d'assises spécialisée dans les affaires de terrorisme. Et avant qu'il n'arrive, cette venue a d'abord été contestée par divers avocats. Côté défense, Me Martin Méchin a posé cette question : "Qu'est-ce qu'il peut nous dire des accusés ?" Interrogation balayée par un de ses confrères du même banc, Me Xavier Nogueras écarquillant ses grands yeux clairs : "Pourquoi ferions-nous l’économie de l’audition de quelqu’un qui est considéré par des accusés comme le mobile ?"

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Et l'avocat spécialiste des djihadistes depuis une décennie de rappeler que François Hollande est nommément cité dans les revendications des terroristes du Bataclan. Des revendications qui ont résonné au sein même de ce prétoire, bande sonore impressionnante sur laquelle on a entendu distinctement les terroristes dire "vous pouvez vous en prendre à votre président François Hollande", justifiant ces attentats comme une réplique aux frappes syriennes de la France contre l'État islamique en Syrie. Me Delas, l'avocat de LifeforParis plaide que l'ancien président "est au cœur de ce dossier". La cour délibère et au bout d'une petite heure, annonce qu'elle a tranché. Aucune raison juridique de ne pas entendre le témoin Hollande. Et le président Jean-Louis Périès demande à l'huissier de "faire entrer le témoin".

L'opportunité de faire témoingner François Hollande a fait l'objet de débat devant la cour
L'opportunité de faire témoingner François Hollande a fait l'objet de débat devant la cour
© Radio France - Valentin Pasquier

"Bonjour, monsieur le président"

Il est presque 16 heures quand François Hollande s'avance dans l'immense salle d'audience du procès historique du 13 novembre. De dos, son pas semble presque décontracté. Il est vêtu d'un costume gris, d'une chemise blanche, d'une cravate bleue, lunettes violettes. "Bonjour, monsieur le président", le salue le président Périès. "Bonjour, monsieur le président", lui répond François Hollande. Petits rires dans la salle, petit sourire dans les yeux de l'ex chef d'État qui décline ainsi son identité : "Mon nom est Hollande, mon prénom est François." Il se tient droit à la barre. Et sa voix se fait soudain plus grave.

François Hollande se met à lire ses notes, sur un ton de président, solennel. "Ce témoignage, je le dois à toutes les victimes, à celles et ceux qui ne sont plus là, à tous les conjoints, conjointes, pères, mères, frères, sœurs ou amis qui vivent dans l'absence de l'être aimé", commence-t-il. "Je sais la souffrance que les victimes ont exprimée devant la cour, je répondrai à toutes les questions."

"La démocratie sera toujours plus forte que la barbarie."

Et il assure qu'il entend notamment "justifier l'engagement de la France contre le terrorisme islamique", estimant que Daech a frappé la France "non pas pour ce que nous faisions mais pour ce que nous représentions, non pour nos actions à l’étranger mais pour nos modes de vie ici même". François Hollande voudrait savoir "comment des êtres humains ont pu dériver, basculer". Et il termine ainsi sa déclaration. "Dans une démocratie, pour punir les responsables ou les complices d'une attaque monstrueuse, la réponse est celle du droit et non celle de la vengeance. La démocratie sera toujours plus forte que la barbarie. C’est toujours elle qui l’emporte à la fin."

"À la deuxième explosion, je n'ai plus eu de doute"

Après cette courte déclaration liminaire, les questions se mettent à fuser. D'abord celles du président de la cour, qui lui demande de raconter sa soirée du 13 novembre 2015. L'ancien président de la République précise d'abord qu'il n'avait initialement pas prévu de se rendre au Stade de France pour le match de foot entre les Bleus et les Allemands, mais qu'il s'est décidé quand il a appris que le ministre des Affaires étrangères d'Allemagne y était. C'était "un soir clément, une rencontre amicale".

Suspension d'audience avant le témoignage de François Hollande
Suspension d'audience avant le témoignage de François Hollande
© Radio France - Valentin Pasquier

Survient la première explosion : "J'ai pris conscience que nous pouvions être face à un attentat, et à la deuxième explosion, je n'ai plus eu de doute." François Hollande pense alors à tout prix à sécuriser le Stade de France, tout faire pour que les terroristes n'entrent pas à l'intérieur. C'est à ce moment-là  qu'il est informé des fusillades sur les terrasses parisiennes, puis d'une attaque au Bataclan. "Je prends une décision de convoquer le conseil des ministres pour déclarer l'état d'urgence, je prends une deuxième décision de fermer les frontières pour éviter que des terroristes puissent s'échapper, une troisième décision de faire libérer les otages."

Et il choisit de se rendre jusqu'à l'entrée du Bataclan. "Je vois des personnes qui sortent, elles me voient. Agrippées les unes aux autres. Je garde ces images gravées dans ma mémoire." Le président de la cour d'assises l'interroge sur l'état de la menace terroriste. "Chaque jour, nous étions sous la menace. Nous savions que dans le flux des réfugiés, il y avait des individus qui étaient là pour tromper la vigilance. Mais nous ne savions pas où ni comment ils allaient nous frapper." Et François Hollande tient à dire que ce 13 novembre au Bataclan, la BRI a eu "un courage exceptionnel". Il dit son plus grand respect, "et ce qui compte, c’est que tous les otages ont été libérés".

"Daech nous a fait la guerre, nous avons répondu, nous avons fait tout ce que nous pouvions"

Sur les bancs des parties civiles, pour tous les avocats qui représentent des victimes, les robes noires se succèdent poliment. Me Delas interroge le témoin Hollande sur les revendications des terroristes du Bataclan, en lui rappelant qu'elles ont été diffusées dans ce prétoire sur une bande-son dans laquelle le nom du président a été prononcé par les terroristes. François Hollande confirme qu'il a entendu cette bande récemment, "cela m'a conduit sur ma propre responsabilité. Je dis ici devant la cour, je ferais exactement la même chose aujourd'hui", autrement dit la même politique étrangère. "Je tiens à le dire devant les parties civiles, en rappelant que les premières victimes du terrorisme islamiste sont des musulmans."

Sur le contexte des bombardements de la coalition en Irak et en Syrie à partir de septembre 2015, François Hollande explique que c'était pour répondre à Daech qui affichait ses intentions belliqueuses. On demande à l'ancien locataire de l'Élysée si Abaaoud, coordonnateur des attentats, était une cible prioritaire depuis longtemps : le président Hollande affirme n'avoir eu son nom qu'en août 2015, et avoir découvert après les attentats du 13 novembre qu'il avait réussi à revenir en Europe. Me Morice veut savoir s'il était au courant que le Bataclan avait été menacé dès 2009 : l'ex chef d'Etat hoche la tête et ajoute que lui-même a organisé certain de ses meetings au Bataclan. Il était impossible, assure-t-il, de fermer toutes les salles de spectacle au prétexte d'une menace. Il ajoute : "Sachez bien que je respecte profondément les parents des victimes, mais nous n'avions pas de menace particulière sur le Bataclan." Et il veut donner "une leçon d'expérience" à un autre avocat, lui enseignant que "le terrorisme islamiste, c’est un mélange de détermination, de préparation et d’improvisation".

Soudain, Salah Abdeslam se lève

L'avocate générale Camille Hennetier lui demande s'il a eu vent à l'Élysée du nom du commanditaire présumé, Oussama Atar. L'ex chef d'État assure que non. Et c'est au tour de l'avocate de Salah Abdeslam de se lever. "Monsieur Hollande, est-ce que vous avez en tête ou sur vos fiches la date des premières frappes françaises ?", l'attaque-t-elle. Olivia Ronen précise à François Hollande qu'elle ne cherche pas à légitimer le terrorisme. Mais avec aplomb, elle soutient que l'ex chef d'État s'est embrouillé dans la chronologie de son récit, justifiant des frappes françaises postérieures à une déclaration de guerre de Daech. Me Ronen martèle que ladite déclaration de celui qui était alors porte-parole de l'État islamique, était postérieure aux frappes. Et elle pose plusieurs fois la question à François Hollande sur les "victimes collatérales" de ces frappes françaises. A-t-il été informé des victimes civiles autour de cibles djihadistes ? Agacé, le président Hollande répond avec diplomatie, mais sans les réponses qu'espérait l'avocate.

Me Ilyacine Maallaoui, avocat de l'accusé Ayari, renchérit et estime que reconnaître les victimes collatérales de frappes françaises ne serait pas "une offense" aux victimes du 13 novembre. François Hollande finit par plaisanter, et dans une pirouette humoristique dont il a le secret, dit qu'il ne savait pas que les avocats de le défense s'occupaient plus de l'international que du pénal. Au bout de quatre heures debout à la barre, alors que la nuit est tombée et que plus personne ne semble avoir de questions, le président de la cour remercie le président Hollande. Quand soudain, Salah Abdeslam se lève. "Ah non, Monsieur Abdeslam, si vous avez des questions, vous passez par vos conseils !", gronde Jean-Louis Périès. Salah Abdeslam se rassied. Et le président Hollande quitte la barre, en répétant que "la démocratie est plus forte que la barbarie".