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Procès du 13-Novembre : l'audience s'achève avec les ultimes mots, minutieusement choisis, d'Abdeslam

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Les accusés ont pu donner leurs dernières paroles avant que les jurés se retirent pour délibérer
Les accusés ont pu donner leurs dernières paroles avant que les jurés se retirent pour délibérer
© Radio France - Valentin Pasquier

Les quatorze accusés présents ont prononcé leurs derniers mots, au 148e de ce procès des attentats du 13-Novembre. Puis la cour d'assises spécialement composée est partie délibérer. Le verdict est attendu mercredi soir.

Au 148e jour de procès, au 10e mois d'audience, les quatorze accusés présents devant la cour d'assises spécialement composée ont été appelés un à un, pour dire chacun leurs derniers mots, comme dans tout procès. Et c'est l'accusé numéro un, le dernier membre encore en vie des commandos parisiens, qui a eu la parole en dernier. Il a choisi ses mots, son ton. "Bonjour à tous", a-t-il commencé, en s'emparant du micro, vêtu d'une fine doudoune beige-kaki, sa barbe raccourcie mais toujours épaisse, les cheveux courts. "Mes premiers mots seront pour les victimes", déclare l'accusé Abdeslam. Il laisse un silence, reprend : "Celles qui nous écoutent à la web radio aussi." En dix mois de procès, il y a quelque 2500 personnes qui se sont constituées parties civiles. Des dizaines sont dans la salle. Cette immense salle de 45 mètres de long aux airs de cathédrale, très remplie pour ces derniers mots des accusés.

"Justifier l'évolution qui a été la mienne"

Salah Abdeslam poursuit. "Je vous ai présenté mes excuses et certains vous diront qu’elles sont insincères que c’est une stratégie". Il s'en défend. "Plus de 130 morts, 400 blessés, qui peut présenter des excuses insincères après tant de souffrances ?" D'une voix calme, Abdeslam clame la sincérité de son évolution à ce procès. Il revient sur ses conditions d'incarcération, uniques, "pas dans le but de me plaindre, mais juste pour justifier l’évolution qui a été la mienne dans ce procès". Il raconte la brutalité de surveillants. D'abord en Belgique puis en France. "Je me souviens de ces surveillants qui m’ont attrapé, malmené, tiré par les cheveux, plaqué au sol, un surveillant de plus de 80 kilos a mis ses deux pieds sur ma tête, a commencé à sauter, à sauter, à sauter. Ils m’ont ramené dans ma cellule et m’ont mis sous le lit". Il dit qu'on l'a harcelé jour et nuit. Qu'il a cru qu'on allait le tuer. Et cette fois où il a eu si mal au ventre qu'il a cru "stupidement" qu'on l'empoisonnait. C'était en fait une crise d'appendicite. Il a été hospitalisé. Menotté et nu. Salah Abdeslam affirme qu'on l'a "traîné comme un chien à l'hôpital". Puis il a rencontré des infirmières et des médecins humains qui lui adressaient des "bonjour" auxquels il ne répondait pas. Il n'y arrivait pas, à cause de l'isolement. Le détenu Abdeslam a depuis six ans un régime de détention hors norme : à l'isolement strict et filmé 24 heures sur 24.

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C'est dans cet état d'esprit qu'il est arrivé dans cette salle d'audience, le 8 septembre dernier. "C’était le choc social", commente-t-il dix mois plus tard. "J’avais pas vu autant de monde depuis longtemps. J’étais sur les dents, surtout quand j’ai entendu bonjour monsieur Abdeslam, vous êtes présumé innocent !" Il estime que c'est à cause du choc qu'il a été "un petit peu dur dans mes paroles, je le regrette. Je vous dis aujourd’hui ce que je n’ai pas réussi à vous dire hier", poursuit-il. Debout dans son box, face à la cour et devant les parties civiles qui l'écoutent, il se dit "apaisé, pas parce que j’ai entendu votre souffrance mais parce que j’ai réussi à retrouver ce semblant de vie sociale". Il n'a pas d'autres mots pour les victimes. Ne répète pas le mot "pardon", qu'il avait prononcé le 15 avril dernier, en larmes. Un pardon qu'il avait alors demandé avec des mots ambigus, en incitant les victimes à le "détester avec modération". Ce jour-là, il leur avait aussi présenté ses condoléances et ses excuses. Sans que les victimes ne soit convaincues de sa sincérité ni décidées à le pardonner. Un père endeuillé, Georges Salines, qui a perdu sa fille Lola au Bataclan, notait qu'il ne pouvait pardonner à la place de son enfant assassinée.

"C'est avec l'épée du parquet sur le cou que je m'adresse à vous"

Salah Abdeslam, au moment de ses derniers mots, ne reparle donc pas de pardon, ni n'exprime de regrets. Il n'a jamais formulé le mot "regrets", en dix mois de procès. Devant la cour qui s'apprête à partir délibérer, il baisse les yeux, le visage un peu crispé. Il tient à remercier tous les avocats de la défense pour leur "travail formidable". Puis il s'adresse aux magistrats en robes rouges. "Mesdames messieurs de la cour, monsieur le président, c’est avec l'épée du parquet sur le cou que je m'adresse à vous".  Le parquet national antiterroriste a requis contre lui la réclusion criminelle à perpétuité incompressible, la peine la plus sévère dans le code pénal français. L'incompressibilité correspond à une perpétuité réelle, "une mort lente" avaient plaidé les avocats d'Abdeslam, rappelant que la peine de mort est abolie depuis plus de quarante ans. Cette peine incompressible n'a été prononcée que quatre fois en France, pour des "psychopathes". Salah Abdeslam n'en est pas un selon les psychiatres, qui ont rappelé l'oscillation entre le "petit gars de Molenbeek" et "l'intérimaire revendiqué de l'Etat islamique", pour reprendre des formules plaidées par les avocats d'Abdeslam, Me Olivia Ronen et Me Martin Vettes.

Face à la cour, Salah Abdeslam s'est exclamé que "la France perd ses valeurs petit à petit". Il a eu ces mots, ambivalents : "Les valeurs de la France sont en train de s’effriter et le parquet l’a prouvé dans ses réquisitions". Il pense que l'opinion publique croit qu'il était armé d'une kalachnikov, occupé à tirer sur les gens sur les terrasses, ou au Bataclan, à tuer des gens. "Mais vous savez que la vérité est à l’opposé", dit Abdeslam à la cour, d'un ton assuré. Et il conclut par ces mots : "J’ai reconnu dans cette enceinte que je n’étais pas parfait. J’ai fait des erreurs, c’est vrai. Mais je ne suis pas un assassin, pas un tueur. et si vous me condamnez pour assassinats, vous commettrez une injustice".

Parmi les accusés, Abdellah Chouaa en larmes, "tétanisé"

Avant lui, ses treize co-accusés présents avaient pris la parole. D'abord, ceux que le parquet national antiterroriste a appelé "les petites mains". Hamza Attou, le plus jeune accusé de ce procès, risque la peine la plus légère sur le papier - six ans de prison pour recel de malfaiteurs terroriste mais pour lequel les avocats généraux ont réclamé un mandat de dépôt. Il dit d'emblée qu'il condamne es attentats. Abdellah Chouaa, autre accusé sous contrôle judiciaire sur un strapontin, a exprimé sa peur, face à une erreur judiciaire. "Je suis totalement innocent, je ne suis pas un terroriste, je ne serai jamais un terroriste", a-t-il clamé, la gorge nouée. Et il a fondu en larmes, se tournant vers son ami Mohamed Abrini dans le box, Abrini qu'il est accusé d'avoir accompagné à l'aéroport pour son départ en Syrie. "Je t'en veux frère, tu as détruit ma vie, je sais pas si un jour je te pardonnerai". Débordé par une émotion non feinte, Abdellah Chouaa a expliqué qu'il était "tétanisé" par le réquisitoire du parquet, qu'il n'a jamais osé avouer à ses enfants qu'il était à ce procès, accusé. "Je suis innocent, mais innocent ou non, je serai toujours un accusé de ce procès. J'en souffre".

Ali Oulkadi, dernier accusé au strapontin a poursuivi avec des mots similaires, très "stressé" et ému lui aussi. "Il y a un moment que j’appréhende beaucoup, c’est le moment où je vais devoir expliquer à mes enfants les attentats, ma détention et puis pourquoi je leur ai menti en disant que je vais travailler". Car depuis dix mois, ses enfants ignorent qu'il est accusé de ce procès. Ali Oulkadi, Abdellah Chouaa et Hamza Attou ont tous les trois remercié les parties civiles qui depuis des mois les saluent, et leur ont même donné des rendez-vous le matin, pour marcher ensemble jusqu'au procès.

Les "remords et regrets" de Mohamed Abrini

Pour les autres accusés du box, les paroles ont été diverses. Mohamed Abrini, le meilleur ami d'enfance des frères Abdeslam, qui était "prévu le 13-Novembre" a exprimé "des remords et des regrets". Il affirme que "ça a été très difficile de regarder les victimes dans la salle. A l’extinction des feux, j’espère que les victimes pourront tourner la page. Je présente encore une fois toutes mes excuses aux victimes. J’espère du fond de mon coeur qu’elles sauront avancer dans la vie, se reconstruire." Farid Kharkhach, accusé d'avoir fourni des faux papiers à la cellule terroriste confie aux parties civiles qu'il a été très touché par leurs témoignages : "Je les emporterai avec moi. Certains, vous m’avez appris le courage, le respect, l’humilité. Et la plupart m’ont appris le pardon".

Mohammed Amri s'est dit "désolé d’avoir ramené Salah Abdeslam. C’est vrai, j’aurais dû le dégager de la voiture. Si c’était à refaire, je ne le referais pas". Et lui aussi assure qu'il a été ému par les victimes, "c'est pas parce que je suis dans le box que je n'éprouve pas de chagrin". Parmi les accusés qui avaient exercé leur droit au silence depuis plusieurs mois, Sofien Ayari regrette que "quoiqu'on dise, quoiqu'on fasse" l'accusé soit taxé de "manque de sincérité". Lui répète qu'il a été toujours été "clair", et il a exprimé tout ce qu'il a pu durant son procès. Il avait expliqué les raisons de son djihad politique à une mère endeuillée qui l'avait touché. Puis il s'était tu, pour ne pas mettre en cause la cellule.

Osama Krayem, lui, est resté muet jusqu'aux derniers mots, qu'il n'a pas prononcés. Mohamed Bakkali, lui a rompu son silence. De sa voix très grave, il a assuré qu'il voulait "condamner fermement les attentats. Je voudrais présenter mes excuses aux victimes. Je l’ai pas fait avant car j’ai considéré que ces mots n’avaient pas de place face à leur douleur". L'accusé Yassine Atar, lui, surnommé "la pipelette", a simplement tenu à répéter qu'il n'avait "rien à voir avec Oussama Atar", son grand frère, commanditaire présumé des attentats. Et il espère pour lui un acquittement, qui serait "une décision juste".

Verdict mercredi soir "à partir de 17 heures"

Après ces derniers mots, la cour d'assises spécialement composée s'est retirée pour délibérer. Les délibérations auront lieu hors du palais de justice, dans une caserne. Le verdict est prévu mercredi soir, "à partir de 17 heures", a précisé le président Périès. Mais en précisant que l'horaire pourrait être plus tardif. Comme pour tout verdict, dans n'importe quel procès, la cour ne sait jamais combien de temps il faudra pour trancher le sort d'hommes accusés. A ce procès des attentats du 13-Novembre, la cour doit rendre un verdict pour vingt accusés, les quatorze présents qui ont prononcé ce matin leurs derniers mots, mais aussi six absents présumés morts en Syrie.

Parmi eux, le commanditaire présumé des attentats et les frères Clain, qui avaient lu et chanté la revendication des attentats. Quand la cour a quitté la salle d'audience, les accusés présents ont continué à discuter avec leurs avocats. Plusieurs survivants des attentats et familles endeuillées exprimaient à leur égard "une empathie". A l'image de ce procès où durant dix mois, le mot "humanité" a sans cesse flotté au-dessus des débats, malgré l'atrocité de ces attaques de masse, les pires que la France ait connues en temps de paix.

Retrouvez tous nos articles consacrés au compte-rendu, jour par jour, du procès des attentats du 13 novembre 2015 ici .