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Procès entre Apple et l'éditeur de Fortnite : cinq questions sur cette guerre entre deux géants du web

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Epic Games et Apple sont en discorde depuis 2017, et en conflit ouvert depuis août 2020
Epic Games et Apple sont en discorde depuis 2017, et en conflit ouvert depuis août 2020
© AFP - Andrew CABALLERO-REYNOLDS

C'est un procès entre deux mastodontes qui commence ce lundi aux États-Unis : d'un côté, Apple, créateur de l'iPhone. De l'autre, Epic Games, éditeur du jeu à succès Fortnite, qui attaque la marque à la pomme sur la politique commerciale de son magasin d'applications.

Cette fois, c'est devant les tribunaux que va se régler le différend entre Apple et Epic Games. Et l'enjeu est suffisamment important pour que les PDG des deux entreprises, Tim Cook d'un côté, Tim Sweeney de l'autre, fassent le déplacement à l'ouverture de ce procès opposant les deux entreprises, qui s'ouvre ce lundi à San Francisco. Procès qui pourrait d'ailleurs s'annoncer comme l'un des plus importants de ces dernières années dans le domaine des géants de l'informatique, car il remet en question une grande partie du modèle économique du fabricant de l'iPhone. 

Qui sont les parties prenantes ?

D'un côté, il y a donc Apple, l'une des entreprises les plus puissantes de la Silicon Valley. Créée par Steve Jobs et Steve Wozniak en 1976, c'est en dehors du domaine des ordinateurs que l'entreprise, aujourd'hui dirigée par Tim Cook, a construit sa toute-puissance en termes d'économie et de "soft power" : avec l'iPod, puis l'iPhone, et aujourd'hui des appareils comme l'iPad ou l'Apple Watch, ou encore l'Apple TV, l'entreprise a créé un écosystème liant des appareils à des boutiques en ligne, d'abord l'iTunes store pour la musique, et surtout, depuis 2008, les applications, avec l'App Store. 

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En face, Epic Games est souvent considéré comme "le petit" face à Apple, mais c'est loin d'être la réalité : né au début des années 90, l'éditeur s'est d'abord fait connaître pour ses jeux, avant d'asseoir une position puissante dans le milieu du jeu vidéo grâce à un logiciel de modélisation 3D, Unreal Engine, utilisé par de très nombreux jeux. Mais c'est avec un jeu que l'entreprise a conquis le grand public : Fortnite, jeu multijoueur en ligne lancé en 2017, basé sur le principe du "Battle Royale", où 100 personnes s'affrontent en même temps. C'est ce logiciel qui est au cœur de la discorde. 

Quel est l'objet de la discorde ?

En cause, les conditions posées par Apple sur son magasin d'applications, l'App Store, et son système "d'achats intégrés" : tous les développeurs d'applications peuvent vendre du contenu additionnel (abonnements, contenu supplémentaire pour les jeux, etc.), mais ils sont obligés pour cela de passer par Apple, qui joue le rôle d'intermédiaire et prélève une commission de 30% sur toutes les transactions (depuis décembre, c'est 15% pour les plus petits éditeurs indépendants). 

Cette condition est dénoncée depuis longtemps par de nombreux éditeurs d'applications, dont Spotify, Netflix, ou encore… Epic Games, pour son application Fortnite, qui repose notamment sur ce système d'achats (les joueurs enrichissent leur équipement avec des armes, des costumes, etc.). Le 13 août 2020, Epic frappe un grand coup en initiant une campagne nommée #FreeFortnite, campagne de communication accompagnant… le lancement d'une boutique alternative au sein de l'application Fortnite sur iOS. La réponse d'Apple ne s'est pas faite attendre : l'application, malgré sa popularité, a été supprimée du magasin d'applis de l'iPhone et de l'iPad. Apple a même menacé Epic Games d'interdire tous les jeux et logiciels utilisant l'Unreal Engine sur iPhone, iPad et Mac… or le nombre de jeux qui utilisent ce moteur est considérable. 

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Pour Epic Games, Apple utilise donc son App Store comme "une arme" pour écraser sa concurrence. Ce qu'Apple réfute avec une idée simple : il n'y a pas d'entrave à la concurrence, puisque les joueurs peuvent très bien aller sur n'importe quelle autre plateforme pour jouer à Fortnite. 

Quels sont les arguments des deux parties ?

Apple explique que les 30 % de commission imposés à tous les développeurs d'applications servent à financer le fonctionnement de l'App Store, du développement de ses fonctions à l'hébergement des applications. Or, dès 2017, le patron d'Epic Games Tim Sweeney affirmait que cette commission était beaucoup trop importante et permettait à Apple de faire une marge mirobolante : "Il y a les serveurs, le service auprès des clients et d'autres coûts mais il est très pénible de constater que ces App Stores dépensent 5 à 6 % de leurs revenus pour leur fonctionnement", disait-il, comme le rapportait alors le site iGeneration.

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C'est cet argument qui revient sur la table à l'occasion de ce procès : samedi, Bloomberg affirmait que les avocats d'Epic comptaient exposer un rapport selon lequel Apple a réalisé une marge de 78% en 2019 sur l'App Store. En d'autres termes, selon Epic, si Apple ne prélevait qu'une part beaucoup plus petite du prix des transactions, cela permettrait tout autant de financer le fonctionnement de la boutique d'applications. Pour la marque à la pomme, ce calcul est faux, car l'App Store ne représente "pas une activité séparée" et donc qu'il est impossible de jauger aussi facilement les bénéfices de la marque – et a par ailleurs demandé à la juge d'interdire qu'Epic Games dévoile des informations financières sur Apple. 

Par ailleurs dans cette bataille, Apple est seule contre tous : Spotify, Netflix, Tinder, et même Microsoft sont vent debout depuis plusieurs mois contre les commissions de l'App Store. Au point qu'il est par exemple impossible de s'abonner à Spotify ou Netflix directement depuis l'application iOS, il faut forcément passer par le site web de ces services. En Europe, le site de e-commerce Rakuten et la plateforme Spotify ont aussi déposé des recours contre les pratiques d'Apple devant la commission européenne, qui se penche donc également sur la question. 

Y a-t-il des précédents ?

Oui, car la justice américaine prête beaucoup d'attention au bon respect de la concurrence. À plusieurs reprises par le passé, la justice américaine a contraint les opérateurs en position dominante à changer leur façon de fonctionner. Comme le rappelle encore le site spécialisé MacGeneration, en 1982, l'opérateur américain AT&T avait été démantelé par la justice et divisé en sept entreprises différentes. Inversement, en 2000, Microsoft avait réussi à échapper à un démantèlement similaire en concluant un accord. Il n'y a donc pas d'issue certaine pour le procès.  

Que se passera-t-il si Apple est mis en tort ? 

Si Apple perd ce procès, il est peu probable (mais pas impossible, du point de vue purement juridique), que l'entreprise doive être démantelée et séparées en plusieurs filiales. En revanche, il lui faudra très certainement renoncer à son modèle économique basé sur un système fermé, et changer ses règles du jeu. 

Ainsi, si elle tranche en faveur d'Epic Games, il est possible que la justice oblige Apple à baisser la commission ponctionnée sur ses transactions, les fameux 30% (ou 15%). Ce serait la situation la plus simple. Mais cela pourrait aller plus loin : elle pourrait obliger Apple à autoriser les développeurs d'applications à faire payer leurs utilisateurs ou utilisatrices comme ils le veulent, sans forcément passer par les achats intégrés à l'App Store – mais dans ce cas, elle sera en droit de faire payer plus cher le droit d'accès à la boutique. 

Troisième solution, celle qui changerait le plus de choses : obliger Apple à autoriser les boutiques alternatives – et donc Epic Games, par exemple, à rendre disponible son Epic Store sur Apple. On pourrait alors trouver, sur iOS, des dizaines de boutiques de jeux ou d'applications, ce qui n'a jamais été possible depuis le lancement des applications sur iOS, en 2008.