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Procès pour traite des êtres humains : le combat de femmes de ménage ukrainiennes

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De gauche à droite, Oksana,Tetiana, Viktoriia et Liubov, quatre femmes qui dénoncent leurs conditions de travail indignes dans des appartements AIRBNB
De gauche à droite, Oksana,Tetiana, Viktoriia et Liubov, quatre femmes qui dénoncent leurs conditions de travail indignes dans des appartements AIRBNB
© Radio France - Mathilde Vinceneux

Au tribunal judiciaire de Paris, la dirigeante, l’adjointe et la comptable d’une société de ménage, sont jugées pour avoir exploité 24 femmes et un adolescent, la plupart sans papiers, entre 2018 et 2021. Les plaignantes racontent des conditions de travail indignes dans des appartements Airbnb.

Un travail provisoire pour obtenir des papiers, un logement, le permis de conduire, des études à la Sorbonne… La liste des promesses de Nataliya K. est longue. À la tête d’une société parisienne de ménage, VIP Services, cette Ukrainienne de 39 ans a fait jouer son réseau pour recruter des compatriotes et les faire venir en France. Bouche à oreille, messages sur les réseaux sociaux… Des dizaines de femmes, la plupart jeunes, sans ressources, ne parlant pas le français, ont répondu à ses annonces dans l’espoir d’une vie meilleure. Le début d’un calvaire.

Cadence infernale et travail à quatre pattes

Sac de linge sur le dos, les Ukrainiennes prenaient les transports pour enchaîner les ménages. Elles nettoyaient des appartements Airbnb de la capitale, loués une fortune aux touristes. "Entre quatre et six appartements par jour", notera l’inspection du travail. C’est deux fois plus que chez les sociétés de ménages concurrentes. "Il n’y avait pas d’équipements, pas d’aspirateur, pas de serpillère, il fallait nettoyer à la javel, sans protections, à quatre pattes", raconte l’avocate des plaignantes, Aline Chanu.

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À chaque coup de chiffon, les femmes de ménages devaient prendre une photo et la poster sur l’application HostnFly, l’entreprise partenaire d’Airbnb pour la conciergerie. La société VIP Services de Nataliya K. est leur sous-traitante. "Elles prenaient des photos du frigo, des toilettes, du lit… Elles devaient prouver à chaque fois que les tâches étaient effectuées", précise Me Chanu. "Si un client n’était pas content à cause d'un cheveu sur la housse de couette, il y avait une pénalité sur les rémunérations, liée au commentaire du client", poursuit l’avocate.

"Un système d’emprise" et "la douleur jusqu’aux larmes"

Payées au forfait, les femmes de ménages perçoivent un salaire équivalent à la moitié du SMIC, soit cinq euros de l’heure. "Elles travaillaient jusqu’à 70 heures par semaine, 7j/7 en haute saison et elles devaient attendre parfois trois, quatre mois pour être payées. Alors elles ne partaient pas, par crainte de ne pas récupérer le salaire qui leur était dû", explique Me Chanu. Le piège se referme. "Un assujettissement par la dette", résume l’Inspection du Travail. La peur d'être expulsé aussi. Certaines étaient logées par Nataliya K., via son association "L'adresse".

En allant à la préfecture pour obtenir les papiers tant espérés, l'une de ces femmes découvre qu'elle ne fait l’objet d’aucune déclaration à l’URSSAF. C'est le cas pour nombre d'entre elles, pour d'autres les déclarations sont minorées.  Résultat, elles n’ont pas de protection sociale, pas de mutuelle, pas de congés maladie ou maternité. Les accidents du travail ne sont pas déclarés. Toutes racontent leur épuisement, leur stress et leur douleur. "Des douleurs aux mains, aux épaules, au dos. Parfois jusqu’aux larmes", souffle Oksana, 57 ans. Doyenne des plaignantes, elle était la seule à avoir des papiers quand elle a commencé à travailler pour VIP Services. La seule à parler français aussi. Elle a mené la fronde.

"On n’était pas des personnes mais des choses"

Avec trois autres femmes, elle contacte la CGT qui se tourne vers l’Inspection du travail en février 2020. Un signalement au procureur est fait en septembre de la même année. L’Office Central de Lutte contre le Travail Illégal est co-saisi. Des perquisitions ont lieu, au domicile de Nataliya K, dans les locaux de sa société VIP Services et dans ceux de l’entreprise donneuse d’ordre, HOSTNFLY.

Près de deux ans plus tard, Nataliya K. et deux de ses assistantes, ont rendez-vous au tribunal judiciaire de Paris. Elles risquent 10 ans de prison pour traite des êtres humains. L’avocat de la dirigeante de VIP Services n’a pas souhaité s’exprimer. Quentin B., un trentenaire co-fondateur d’HostnFly, encourt lui jusqu’à cinq ans de prison pour travail dissimulé. La justice lui reproche de ne pas avoir demandé à l’URSSAF les attestations de vigilance, obligatoires pour contrôler les activités de son sous-traitant. "HostnFly a été entièrement trompé par les pratiques de VIP", estime son avocat, Me Aurélien Louvet. Les deux sociétés risquent jusqu'à 375.000 euros d'amende.

Les femmes de ménages ukrainiennes ont depuis obtenu un titre de séjour et la plupart ont retrouvé du travail. Elles espèrent que ce procès servira d’exemple. "J’attends la reconnaissance de ce travail dur pour que les employeurs malhonnêtes ne se permettent pas de considérer les gens comme leurs esclaves. Parce qu’on se sentait comme des esclaves", conclut Oksana.