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Psychologie des contes : un autre regard sur "Cendrillon"

Détail de l'affiche pour l'opéra comique "Cendrillon" de Jules Massenet, d'après la version de Charles Perrault, en 1899
Détail de l'affiche pour l'opéra comique "Cendrillon" de Jules Massenet, d'après la version de Charles Perrault, en 1899
© Getty - Universal History Archive

"Cendrillon" est peut-être, de tous les contes, celui qui est le plus connu. Bernadette Bricout, professeur de littérature orale à l’université Paris Diderot, éclaire d'un jour nouveau l'histoire, au micro de Jean Lebrun dans "La Marche de l'histoire".

Un conte planétaire

"On a des versions admirables venues des cinq continents" souligne Bernadette Bricout. "C'est l'un des contes pour lequel on a le plus grand nombre de versions - extraordinairement différentes même si le schéma narratif est le même. Le psychanalyste Bruno Bettelheim comptait 345 versions dans sa Psychanalyse des Contes de fées, mais c'est bien davantage. Ça peut se chiffrer, peut-être, par milliers !"

Partout, la même histoire : celle d'une jeune fille maltraitée par sa belle-mère et ses deux filles, la marraine-fée, la citrouille transformée en carrosse, les douze coups de minuit, le prince charmant, la pantoufle de verre…

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L'origine chinoise du conte de Cendrillon

Cette origine n'est pas certaine. On la suppose à cause de la pantoufle de verre, par laquelle le Prince reconnaît sa belle et qui est si essentielle au déroulement du conte : il n'y a qu'en Chine que la beauté de la personne est aussi reliée à la beauté du pied. Il y a aussi le fait qu' "on a une version chinoise ancienne qui est attestée, assez brève d'ailleurs, et qui date du VIIIe siècle. C'est la première version imprimée".

La version des frères Grimm ("Aschenputtel")

Les frères Grimm ont fait une splendide version de "Cendrillon", qui comporte un certain nombre de motifs qui ne figurent pas chez Perrault  et qu'ils ont intitulée "Aschenputtel".

Bernadette Bricout explique : "aschenputtel" en allemand, c'est à la fois le nom que l'on donne à un vieux chaudron mis au rebut et ça désigne aussi la souillon de cuisine sale, malpropre. On n'est pas très loin de la traînée, voire de la "fille à soldats" : il y a tout cela derrière_"_.

Edition originale d'après une peinture d'Ad. Echtler (XIXe siècle)
Edition originale d'après une peinture d'Ad. Echtler (XIXe siècle)
- Grafissimo

Cendrillon, la gardienne des cendres 

Cendrillon tient son nom des cendres de l'âtre, où elle est assise. Celui-ci est très ambivalent : "L'âtre est à la fois le lieu où elle est reléguée, comme Cosette sous sa table chez les Thénardier, quand elle se réfugie et qu'elle a fini son ouvrage. Et en même temps, l'âtre est un royaume qu'elle préserve jalousement comme étant son territoire (dans les versions orales, quand les sœurs s'approchent d'elle, Cendrillon jette du sel sur le feu, celui-ci va péter sur les flammes, cela fait des tonnerres et on pense ainsi qu'elle a des poux. Et comme elle est perçue comme une pouilleuse et que les poux se transmettent, les sœurs se tiendront à distance).

Pourtant, l'âtre donne à Cendrillon une connotation maternelle :

L'âtre, c'est le cœur qui réchauffe et qui nourrit : cette figure maternelle qui est au cœur de la maison.

Bernadette Bricout poursuit : 

Dans de nombreuses versions, Cendrillon pleure. Elle est très malheureuse parce qu'elle est maltraitée mais surtout parce qu'elle porte le deuil de sa mère - d'une mère qui est morte et qui, dans certaines versions (en Grèce, au Tibet...) a été mise à mort.

La professeure cite l'exemple des versions grecques, qui "vont nous raconter que la mère, Cendrillon et ses sœurs vont se trouver enfermées au fond d'un puits et qu'elles vont devoir carder la laine ou la filer. À un moment, elles n'ont plus rien à manger. Alors, les sœurs disent 'La première qui laissera tomber son fuseau, celle-là sera mangée par les autres'. Et celle qui va laisser tomber son fuseau, de fatigue ou de maladresse, c'est la vieille femme, c'est la mère, et les sœurs vont la manger. Cendrillon est la seule à refuser de manger sa mère. Elle va rassembler les os, les mettre dans une jarre et honorer la mémoire de la mère. 

Cendrillon est vraiment la gardienne de la mémoire et la gardienne des cendres. Et c'est d'abord pour ça qu'elle pleure." 

Autre chose à propos des cendres : celles-ci servaient auparavant à faire la lessive.  Bernadette Bricout :

Ce travail de laveuse est traditionnellement un travail de vieille femme à l'écart de la vie, à l'écart du désir. Or, c'est précisément le sort de Cendrillon qui semble vieille avant d'avoir été, qui semble avoir laissé passer son tour avant d'avoir été.

Dans cette version de "Cendrillon" écrit par Charles Perrault illustrée par Gustave Doré, la marraine-fée de Cendrillon grave une citrouille pour la transformer en carosse
Dans cette version de "Cendrillon" écrit par Charles Perrault illustrée par Gustave Doré, la marraine-fée de Cendrillon grave une citrouille pour la transformer en carosse
© Getty - duncan1890

Le bal du château

Néanmoins, vieille femme dans l'âme ou pas, Cendrillon a le désir d'aller au bal. "Elle a le désir de sortir d'une maison dont elle est la gardienne pour aller voir ce qui se passe parfois de l'autre côté de la rivière ou au château ou à la messe - en tout cas sortir pour voir le monde et, peut-être, pour rencontrer l'autre et trouver chaussure à son pied.

Le château a marqué durablement notre imaginaire : dans toutes les adaptations contemporaines de Cendrillon, on a le sentiment que le bal est repris pratiquement comme une sorte de lieu obligé de la rencontre. Parce que le bal est un lieu public, c'est un lieu de sociabilité, un lieu où l'on se découvre. On y danse, on s'y accorde, mais l'intimité y est très fragile, très éphémère - elle est en quelque sorte sous le contrôle de la société."

La permission de minuit

Cendrillon n'a même pas besoin de paroles pour séduire le prince. Dès qu'elle apparaît, c'est en quelque sorte une révélation définitive. Il est ébloui. Il ne voit plus qu'elle. 

Et la permission de minuit, dont on a dit trop souvent qu'au fond, elle était là pour marquer une borne liée à la bienséance ("Les vraies jeunes filles ne courent pas les rues ou les bals après minuit"), je crois que la permission de minuit est vraiment là comme un enseignement de la fée : elle enseigne à Cendrillon quelque chose d'absolument fondamental qui a à voir avec la manière de faire advenir le désir

Cendrillon surgit. Elle éblouit le prince et à peine est-il séduit, à peine lui a-t-il demandé d'où elle venait (dans la belle version de Calvino, elle répond "de cette rue où il y a de la poussière". Il y a des versions où elle dit "Je viens du pays du balais", "Je viens du pays du torchon" et le prince répondra "Je ne connais pas ce pays-là". C'est à la fois le pays des servantes, mais c'est aussi le pays des femmes et le royaume de la maison)... À peine a-t-elle dit cela qu'elle disparaît. 

Et aussitôt disparue, elle devient l'élue." 

La fameuse pantoufle 

Selon les versions, la façon dont le Prince récupère la pantoufle varie : "Le Prince l'a parfois attrapée au vol. Quelques fois, il a médité son coup, en quelque sorte, et il a enduit de poix ou de miel l'escalier pour que la pantoufle reste collée. Quelquefois aussi, comme chez Perrault, Cendrillon perd tout simplement sa pantoufle… qu'elle abandonne peut-être comme une carte de visite - car s'il n'y a pas de pantoufle, le Prince ne pourra pas la retrouver. 

Lui, il garde la pantoufle comme l'objet précieux qui le conduira jusqu'à l'Inconnue. 

Et elle, je crois qu'elle garde la pantoufle comme le souvenir secret d'une gloire perdue et promise. Elle est une princesse. Personne ne le sait, mais elle le sait. Et je crois que l'auditeur du conte, qu'il soit enfant ou adulte, a besoin de se dire à certains moments "Il y a en moi un trésor, tout le monde l'ignore mais je peux être roi" - et je ne parle pas d'une conquête du pouvoir ou de l'ascension sociale, je parle de quelque chose de beaucoup plus fort que ça : "Je peux naître à moi-même et alors, véritablement, je pourrais chausser les deux pantoufles". 

Vous remarquerez que de tous les objets du conte, la pantoufle est le seul qui ne se désenchante pas

Cendrillon essayant la pantoufle. Illustration de Gustave Doré (XIXe siècle)
Cendrillon essayant la pantoufle. Illustration de Gustave Doré (XIXe siècle)
© Getty - duncan1890

Le conte nous parle de cette rencontre merveilleuse d'un pied et d'une pantoufle qui sont faits l'un pour l'autre. Il y a eu une conjonction parfaite qui est érotique - on ne peut pas ne pas penser aux très belles pages d'André Breton dans "L'amour fou", sur la parfaite adhésion de cette chaussure et de ce pied qui se rencontrent, qui s'attirent l'un l'autre. 

Mais en même temps, bien entendu, c'est une conjonction spirituelle. "Trouver chaussure à son pied", c'est véritablement trouver celui ou celle qui est fait pour nous, "qu'on reconnaîtra au premier regard" nous dit le conte. Et c'est bien sûr de cette rencontre-là que le conte nous parle. 

Aller plus loin

Ecoutez Bernadette Bricout au micro de Jean Lebrun

Lire Les histoires de Cendrillon racontées dans le monde écrit par Gilles Bizouerne (Editions Syros)

Affiche de "Cendrillon" par Jules Massenet
Affiche de "Cendrillon" par Jules Massenet
© Getty - Universal History Archive /