Publicité

Puanteur et bonne odeur, souvenirs, utilité… Quatre questions sur le mystère du parfum

Le parfum des fleurs
Le parfum des fleurs
© Getty - Westend61

Pourquoi a-t-on crée des parfums ? D'où viennent-ils ? À quoi servent-ils ? Pourquoi les souvenirs les plus anciens sont-ils liés aux odeurs ? Comment juge-t-on qu'une odeur est bonne ou mauvaise ? Les réponses étonnantes de spécialistes de la fragrance.

Vous ne sentirez plus les choses de la même façon. L'historienne et experte en parfums, Elisabeth de Feydeau, le sourceur d'une grande entreprise de création de fragrances et d’arômes Dominique Roques, et l'ingénieur agronome, spécialiste en biologie moléculaire et cellulaire Roland Salesse étaient les invités de "Grand bien vous fasse", l'émission d'Ali Rebeihi. Ils ont répondu aux questions sur ces mystérieuses émanations.

1-   Pourquoi a-t-on crée des parfums ? 

  • Le mot parfum

Elisabeth de Feydeau : "Le mot parfum provient de l'expression latine parfumum, qui signifie "à travers la fumée". Cela nous renvoie au premier usage du parfum : honorer les dieux par les fumées odorantes. 

Publicité

Il était une façon de relier la terre des hommes à celle des dieux. Ces fumées étaient une façon d'apaiser les colères des divinités quand un malheur s'abattait sur la terre.

Comme on ne les voyait pas, il fallait les nourrir avec des fumées odorantes qui allaient les calmer, les rendre doux et gentils envers l'humanité." 

  • Parfum = mystère

Elisabeth de Feydeau : "L'homme éprouve un sentiment d'insécurité face à une odeur qu'il ne connaît pas. C'est pourquoi l'odorat a été l'un des sens les plus utiles à la survie de l'espèce.

Le parfum est une vibration invisible. On la sent, on la ressent, mais on ne la voit pas. Pour nous, les êtres humains, doués de raison, elle est difficile à comprendre.

Il y a beaucoup de légendes et de mystères en parfumerie. En tant qu'historienne, au début, cela me perturbait. Mais maintenant, je sais que la légende est constitutive de l'histoire du parfum. Le discours autour des fragrances est toujours situé entre le rêve et l'anxiété. On est dans le fantasme collectif."

  • À l'origine du parfum : la forêt

Dominique Roque : "Plus on cherche l'origine des parfums, plus on comprend qu'ils viennent de campagne et de la forêt. Quand en Mésopotamie et en Égypte, les habitants sont sortis de la forêt au sens large qu'ils ont commencé à établir la civilisation, ils ont emporté avec eux ce qu'ils ont senti de meilleur dans ce monde-là : le cèdre, le genévrier et l'encens."

2 - À quoi servent les parfums ? 

  • Pendant longtemps, la fonction première du parfum était liée à la propreté

Elisabeth de Feydeau : "Bien sûr, la première fonction du parfum est de sentir bon. Mais il a eu également un rôle prophylactique et thérapeutique. Contrairement à une idée reçue, on se lave et même longtemps, au Moyen Âge. Les gens vont aux étuves. D'ailleurs, le premier cri du matin dans les grandes villes est celui de l'étuvier qui prévient que les bains sont prêts. 

Puis au XVIe siècle, les médecins décrètent que l'eau et l'air sont les ennemis publics de l'humanité. On les rend responsables des épidémies, on remplace l'eau de la toilette par des parfums. 

Il s'agissait plutôt de lotions, de vinaigres, ou d'eaux odorantes, des élixirs, et non pas du parfum comme on l'imagine aujourd'hui. 

Si l'eau de la Reine de Hongrie a été créée en 1370, l'eau de Cologne est inventée à la fin du XVIIe siècle. 

Le parfumeur joue alors un rôle très important dans la cité : il désinfecte au péril de sa vie les lieux où il y a eu une épidémie.

D'où la création, par Charles Delorme, médecin de Louis XIII, du fameux costume de l'apothicaire. Une tenue en cuir avec des serrées pour ne pas laisser passer les miasmes et le célèbre masque en forme de bec d'oiseau. Au bout du masque, on mettait des cotons imbibés de lotions, des odeurs assez fortes pour repousser la maladie. 

  • Trouver l'ennemi

Roland Salesse : "Un des principes de base de notre cerveau est de détecter les différences. Dans une société donnée, on partage une odeur culturelle. Et l'ennemi, fatalement, est celui qui ne sent pas la même chose. Tous les humains partagent une odeur d'humains avec quelques petites différences en fonction de l'alimentation, etc… Ce sont plus de 2 000 constituants chimiques qui ont été identifiés dans le bouclier humain."

3 - Comment sait-on si une odeur est bonne ou mauvaise ? 

  • Parfum et odeur

Roland Salesse : "Le parfum est le produit de l'art humain. L'odeur est l'image que notre cerveau est en forme. Et pour un même parfum, mon image peut être différente de celle de mon voisin. Mais néanmoins, on s'accorde pour donner le même nom à certaines odeurs, même si ce n'est pas forcément la même image dans le cerveau." 

Elisabeth de Feydeau : "Il n'y a pas de vérité en parfumerie, puisqu'on va sentir avec notre histoire personnelle. Les "anciens" avaient une façon très simple de différencier l'odeur du parfum. Ils disaient que quand on sentait une odeur et qu'elle était bonne : c'était un parfum. Je trouve la définition donnée par Jean Giono également très juste : 

Dieu créa des odeurs et les hommes fabriquent des parfums.

  • Puanteur 

Roland Salesse : "Rien ne pue par nature. La notion de puanteur dépend des espèces. Je prends toujours l'image de l'odeur du cadavre, qui est généralement répugnante pour nous, mais qui attire les vautours. Pour chaque espèce, il y a une odeur qui correspond à son mode de vie.

  • Inné ou acquis ? 

Roland Salesse : "Il semble qu'il y ait une petite part d'inné ou au moins d'acquisition très précoce, peut-être dans le ventre de notre mère, pour savoir si une odeur est bonne ou mauvaise. Le bébé à la naissance fait la grimace si on lui donne à sentir des odeurs de putréfaction alors qu'il va aimer la vanille, par exemple.

On enregistre une odorothèque dans notre cerveau qui nous sert de référence tout au long de notre vie. L'odorat est le deuxième sens avec l'audition et le goût à se développer in utero après le toucher."

4 - Pourquoi les souvenirs les plus anciens sont-ils liés aux odeurs ?

Roland Salesse : "Sentir le parfum est une rencontre entre une molécule olfactive et un neurone olfactif. Il faut qu'il y ait une reconnaissance entre nos récepteurs olfactifs, des molécules qu'on fabrique nous-mêmes, situées dans l'épithélium olfactif dans notre nez et une molécule odorante. Si cette molécule est adaptée à la forme d'un récepteur, elle se lie avec, et le neurone qui porte le récepteur va déclencher un courant électrique, un influx nerveux qui va parvenir au cerveau. 

À partir de là, le système olfactif possède une grande particularité : il traite l'information olfactive de façon non consciente par deux systèmes principaux qui sont : 

  • Le système limbique, c'est-à-dire le système des émotions et de la mémoire. D'où ce mystérieux pouvoir des parfums. 
  • Le système de récompense. Tout récemment, des collègues de Lyon ont publié un article. Pour eux, le système olfactif est directement branché sur le système de récompense qui va déclencher la sécrétion de dopamine. Et si une odeur est agréable, la dopamine va renforcer notre attirance elle. 

Et c'est seulement après, que le message est traité par les régions frontales celles de la raison et de la cognition. Et là, on va pouvoir parler de ce qu'on ressent

C'est pourquoi les souvenirs olfactifs sont parmi les plus durables. C'est assez extraordinaire, mais c'est vrai, ça dure vraiment des dizaines d'années, surtout quand ils sont liés à des émotions. Ils sont la base de la rémanence des souvenirs."

Elisabeth de Feydeau : "Vous ne pouvez pas lutter contre le pouvoir d'un parfum. La sensation vous arrive d'un coup, d'un seul. Il vous parle en direct. C'est pour cela peut-être que d'ailleurs, le philosophe Kant dit que "l'odorat est le sens le plus contraire à la liberté parce qu'on pourrait y passe, on ne pouvait s'y soustraire". Mais c'est aussi délicieux." 

Avec : 

  • Elisabeth de Feydeau : Historienne et experte en parfums, autrice du Dictionnaire amoureux du parfum (ed. Plon)
  • Dominique Roques : Sourceur pour une des plus grandes entreprise mondiales de création et de fragrances d’arômes. Auteur de Cueilleur d’essences, aux sources des parfums du monde ed. Grasset 
  • Roland Salesse : Ingénieur agronome, spécialiste en biologie moléculaire et cellulaire. Auteur de Faut-il sentir bon pour séduire ? Les 120 clefs pour comprendre les odeurs (ed Quae)
3 min

ALLER PLUS LOIN