Que pensent les critiques du "Masque" du roman "Vivre vite" de Brigitte Giraud ?

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Que pensent les critiques du "Masque" du roman "Vivre vite" de Brigitte Giraud ?

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Brigitte Giraud
Brigitte Giraud
© AFP - Ulf Andersen / Aurimages

Brigitte Giraud, 56 ans, vient de remporter le prix Goncourt pour son roman "Vivre vite". Les critiques du "Masque & la Plume" l'avaient lu ; retrouvez ici leurs différents avis.

Dans ce roman, elle parle du drame qui continue de l'obséder. C'était le 22 juin 1999 : son mari, Claude, s’est tué à moto, à Lyon. Il était journaliste, guitariste, il dirigeait la discothèque de Lyon et il conduisait ce jour-là une Honda tellement puissante et dangereuse que le Japon l'avait interdite sur son territoire et réservée à l'exportation vers l'Europe - moto qui était surnommée "Lame de feu" et qui n'était pas celle de Claude : elle appartenait au frère de Brigitte Giraud.

Plus de vingt ans après, elle veut croire que cet accident aurait pu être évité si… C'est en effet le livre des "si" : si le couple n'avait pas acheté une maison à Lyon, si elle n'avait pas été à ce moment-là à Paris pour signer son deuxième roman, si elle avait appelé son mari la veille de la catastrophe, si Stephen King n'avait pas été renversé par une voiture trois jours plus tôt, etc, etc. Avec tous ces "si", conclut Brigitte Giraud, peut-être Claude serait-il toujours vivant.

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Brigitte Giraud et le livre "Vivre vite"

28 min

Arnaud Viviant l'a trouvé "extrêmement nécessaire"

"C'est assez rare, mais j'ai vraiment explosé en sanglot en lisant ce livre. La dernière fois que ça m'est arrivé, c'était avec "La Route" de Cormac McCarthy - ça fait quand même un petit bail.

J'ai essayé de réfléchir à pourquoi ça m'avait touché à ce point… Il y a une raison assez simple, c'est que c'est un roman qui parle des gens qui ont appartenu à ce qu'on a appelé la génération rock. J'aurais pu le connaître, Claude : il était critique de rock au Monde comme je l'étais à Libération ; il écoute Dominique A, que j'écoutais moi aussi au tout début… Elle parle de cette génération qui est la mienne, donc ça me touche forcément d'un point de vue strictement sociologique.

Mais il n'y a pas que ça : c'est vraiment un très grand livre qui m'a rappelé un livre que j'adore : "Quatre, trois, deux, un" de Paul Auster. Il y imagine quatre fois son autobiographie avec, à chaque fois, des détails qui diffèrent (une seule version est vraie) pour montrer tout ce qu'il y a de fortuit dans une vie. Et c'est exactement le même procédé qu'opère Brigitte Giraud : montrer tout ce qu'il y a de fortuit dans un drame.

Ce que je trouve magnifique dans ce livre, c'est qu'il y a une entreprise de déjouer ce qui est purement de l'ordre du destin. Il est mort dans un accident de moto totalement imprévisible, puisque cette moto n'aurait pas dû être là car trop dangereuse. Et pourquoi est-il rentré si tard du bureau ? Elle imagine qu'il a écouté un morceau de rock très long plutôt qu'un court… Mais c'est des idées, une gamberge absolue, qui rend ce livre absolument nécessaire et, je crois, extrêmement utile en fait".

Nelly Kapriélan n'a pas été touchée par ce roman

"Il y a presque trop de raisons dans les raisons. C'est-à-dire qu'elle essaye trop d'être dans la raison. Et je trouve qu'elle n'embrasse pas assez ce côté irrationnel.

Elle construit par chapitres, chaque chapitre est un "si"… Je trouve qu'elle vide un peu cet événement, de sa gravité en faisant ça. Évidemment, je ne remets pas en question la gravité de l'événement, ni la façon dont elle l'a vécu mais… Je trouve que c'est un peu plat".

Frédéric Beigbeder a beaucoup aimé cette "tentative d'épuisement du destin"

"Moi, j'ai beaucoup aimé. Mais je comprends ce que tu dis, Nelly, dans la mesure où quand on commence un livre pareil, on se dit "il est incritiquable". Comment critiquer un livre où une veuve.... ? D'ailleurs, elle refuse ce mot, elle dit "Je suis sidérée de chagrin, mais je ne suis pas une veuve, je refuse d'être une veuve", de même que les victimes de viol refusent d'être victimes etc. Je pense qu'il y a un côté incritiquable et donc évidemment c'est énervant. Et tu as été très courageuse à l'instant parce que c'est compliqué de dire qu'on n'aime pas un livre comme ça.

Ce qui est intéressant, on le comprend quand on passe à la partie des "si", c'est que c'est un livre à la manière de Georges Perec : c'est une tentative d'épuisement du destin.

Je pense que c'est magnifique, l'idée de tenter d'épuiser le hasard, les coïncidences, l'explication de la mort… mais c'est de la folie ! Ce qui donne à ce livre, je trouve, sa splendeur, c'est la quête des causes innombrables d'un accident".

Patricia Martin l'a trouvé magnifique

"Son talent, c'est aussi qu'elle ne rate rien, précisément. L'histoire de la Honda trop puissante et donc dangereuse et mortifère, elle ne l'apprend que grâce à l'enquête qu'elle mène. Parce qu'au départ, cet accident est sans cause. Personne ne lui a coupé la route.

Et là, je trouve que c'est le fait de vouloir élucider ce mystère aussi minutieusement qu'elle le fait avec les circonstances, les coïncidences, les hasards, etc, de vouloir tout rembobiner à l'envers pour tenter de comprendre : c'est formidable.

Et puis il y a un projet quasi prométhéen de lutter, sinon contre l'oubli, du moins contre l'effacement. Elle écrit cette phrase à un moment donné “Ça fait 20 ans et ma mémoire est trouée". (Oui, tu parles : au bout de 20 ans tout de même, sur les détails !), "Il m'arrive de te perdre. Je te laisse sortir de moi. Il me faut parfois me concentrer pour reconstituer tes traits. Cela, je ne l'aurais jamais imaginé". C'est magnifique".

Totémic
28 min

► (Ré)écoutez l'ensemble des critiques des livres passés en revue ce jour-là dans le Masque & la Plume

▶︎ Le livre de Brigitte Giraud est publié  chez Flammarion