Publicité

Qui est la philosophe Ágnes Heller, citée par Emmanuel Macron parmi les femmes qui l'inspirent ?

Par
Ágnes Heller
Ágnes Heller
© AFP - BORIS ROESSLER / DPA / DPA PICTURE-ALLIANCE

Ágnes Heller, la philosophe hongroise qu'Emmanuel Macron cite parmi les femmes inspirantes dans un entretien au magazine Elle, est peu connue en France. Emmanuel Macron l'avait reçue à l'Élysée en 2019.

Interrogé sur les femmes qui l'inspirent, Emmanuel Macron répond face caméra aux journalistes du magazine Elle, en citant plusieurs personnes, comme sa femme, Brigitte Macron, Simone Veil, récemment entrée au Panthéon, Joséphine Baker pour son combat pour l'universalisme, et la philosophe hongroise Ágnes Heller. "Une femme que j'ai eu la chance de rencontrer avant qu'elle ne disparaisse dans des conditions à la fois tragiques et romanesques" dit-il, car Ágnes Heller est morte à l'âge de 90 ans alors qu'elle se baignait dans le lac Balaton en Hongrie. Elle s'est "beaucoup battue contre Viktor Orban", et est une "combattante de l'antitotalitarisme, pour la liberté, pour l'Europe". Ce n'était pas uniquement une intellectuelle, précise le président, mais "une femme libre et une guerrière".

Qui est donc cette philosophe méconnue en France, dont on ne trouve actuellement qu'un seul ouvrage, La valeur du hasard, Ma vie, une autobiographie parue chez Rivages ?

Publicité

Emmanuel Macron l'avait invitée en mai 2019 à la veille de l'élections européenne, avec un groupe d'intellectuels, particulièrement engagés contre la montée des nationalismes. Parmi les autres invités figuraient Bernard-Henri Lévy qui lui a rendu hommage lorsqu'elle est morte en disant “Ágnes Heller, c’était la fête de l’esprit et la mémoire de la Shoah”

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

Dans ce groupe d'intellectuels, il n'y avait que deux femmes, Ágnes Heller donc, et Anne Applebaum, éditorialiste américano-polonaise, membre d'un think tank conservateur aux États-Unis, et spécialiste de l'Europe de l'Est. Les autres invités du président de la République étaient Claudio Magris, Jens Christian Grondahl, David Grossman, Agnes Heller, Rob Riemen, Simon Schama, Peter Schneider, Abdulah Sidran, Adam Zagajewski, Fernando Savater et Bernard-Henri-Lévy. Ils étaient signataires d'un manifeste initié par le philosophe français,  intitulé Il y a le feu à la maison Europe. 

Ágnes Heller, philosophe et figure phare de l'opposition intellectuelle à Orban, ayant dénoncé son autoritarisme grandissant, avertissait alors sur les dangers qui menacent l'Europe : ses relents ethnico-nationalistes, à même, selon elle, de sonner le glas de l'Union européenne, et de la paix. Elle portait aussi un autre message d'alerte pour les voisins européens, prenant exemple sur Viktor Orban, élu par le peuple, mais se comportant en seigneur féodal à la tête de citoyens en état de servitude volontaire. Il s'agissait pour elle d'un modèle de reféodalisation que les pays d'Europe occidentale ont du mal à appréhender, mais pourtant en plein essor. 

Une philosophie marxiste .... 

Née en 1929 dans une famille juive, Heller a d'abord subi de plein fouet la politique nazie, son père étant mort à Auschwitz pour avoir aidé des Juifs à échapper à la Shoah.  Elle et sa mère n'échappent à l'exécution que par l'intervention du consul Suisse. Étudiante en philosophie, elle devient disciple et assistante du philosophe marxiste Georg Lukács. Elle organise autour de plusieurs intellectuels des rencontres interdisciplinaires à l'origine de l'école de Budapest, à la recherche d'un marxisme humaniste.

Membre du parti communiste elle en sera exclue après avoir participé à l'insurrection de Budapest en 1956, écrasée par l'armée soviétique. En rupture avec le régime de son pays, interdite d'enseignement, espionnée, elle doit finalement s'exiler en Australie où on lui propose de l'accueillir en tant que professeure de sociologie en 1977. Sept ans plus tard, elle part s'installer à New York, où elle enseigne jusqu'à l'âge de la retraite. Elle a continué de lire et étudier Marx mais y cherchant des pistes de recherche pour l'époque contemporaine. En 1981 elle publie en France, son essai " Marxisme et démocratie". 

Elle écrivait alors "j’accepte l’échelle de valeurs de Marx, c’est-à-dire l’idéal de l’homme riche en besoins et dont le besoin suprême est celui des autres hommes. Je n’ai pas la place ici de clarifier toutes les implications d’un tel idéal. On peut cependant affirmer que de nombreux modes de vie peuvent promouvoir l’émergence de cet homme riche en besoins. Ce n’est pas tout : ce type d’homme ne peut être généralisé que si chaque homme a la possibilité de choisir entre plusieurs modes de vie celui qui est le plus adapté à sa personnalité. En conséquence, je ne propose pas un seul mode de vie, mais le pluralisme des formes de vie. Différents modes de vie qui satisfassent le besoin fondamental qu’a l’homme des autres hommes".

Les concepts de Marx à ses débuts, elle les a finalement abandonnés au fil de ses recherches car, selon elle, l'’élimination de l’aliénation, et la liberté absolue, sont finalement impossibles. 

4 min

... devenue beaucoup plus libérale

En observant les systèmes de consommation de masse, Heller s'est interrogée sur la réalité des besoins des citoyens, mesurée à l'aune des sociétés dans lesquelles ils sont ressentis. Ainsi en était-elle venue à la conclusion que le libéralisme était le système le plus adapté au développement de chacun, à condition d'être un libéralisme redistributif, permettant à tous de profiter de ses mannes. Un système juste socialement dans lequel chacun doit pouvoir s'affranchir des  contraintes d'origines sociales, culturelles, ou autres. 

De ces expériences Heller a dégagé une philosophie de la liberté, le souci de la justice sociale, la nécessité d'une éthique comme socle des politiques démocratiques.  Ni existentialiste, ni positiviste, ni structuraliste, ni même post-marxiste, elle préférait qu'on ne l'étiquette pas. Elle a par ailleurs développé une philosophie à rebours de l'idée de progrès, dont elle considérait que cette recherche avait fourvoyé l'Europe dans les pires impasses, comme celle de l'extermination des Juifs, pour préférer une philosophie à l'échelle des individus.

"Je n’ai finalement jamais cru à l’idée universelle du progrès, à la notion de “surhomme” chez Nietzsche, confirme-t-elle. Nous devons cultiver notre jardin, faire des progrès à l’intérieur de cet espace délimité et ne pas trop parler de celui du voisin. Il faut rester dans la gare du présent, l’embellir, la rendre fonctionnelle. Mais on ne doit pas monter dans les trains du futur car nous ne pouvons pas anticiper la manière dont l’humain pensera dans deux cents ans. Il est nécessaire de vivre dans le temps présent. Nous y sommes enfermés". » disait-elle dans un entretien pour le journal Le Monde en 2019. 

Dans un entretien à Médiapart la même année, elle déclarait, au sujet de la démocratie : "Il nous faut donc réfléchir à ce que signifie encore la démocratie. Et sans doute la renommer. Le terme n’est plus adéquat dans notre postmodernité".

Son influence intellectuelle a été récompensée par de nombreuses distinctions internationales, dont le prix Lessing de la ville de Hambourg, la médaille Goethe et, plus récemment, le prix Manes Sperber de la ville de Vienne.