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Rafle du Vél' d'Hiv : "Je me souviens de l'odeur du sang et des excréments comme si j'avais toujours huit ans"

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Monument commémoratif de la rafle du Vel' d'Hiv'
Monument commémoratif de la rafle du Vel' d'Hiv'
© Radio France - Anne Douhaire/France Inter

Les 16 et 17 juillet 1942, 13.152 Juifs sont arrêtés par des fonctionnaires français à Paris et en banlieue. Une grande partie est parquée au Vélodrome d'Hiver, avant d'être, pour la plupart, déportés vers le camp d'Auschwitz. Arlette Reiman-Testyler avait huit ans quand elle a été arrêtée.

Le 16 juillet 1942 à l'aube, des policiers français frappent aux portes de quatre familles juives du 114 rue du Temple, dans le centre de Paris. Malka Reiman ouvre, deux agents en pèlerine apparaissent : "Nous venons chercher votre mari." Mais Abraham Reiman a déjà été arrêté un an plus tôt, le 14 mai 1941, lors de la rafle dite du "billet vert", qui visait les Juifs étrangers. Sa femme et ses deux filles ont reçu une lettre les informant qu'il est parti "pour une destination inconnue". Abraham Reiman est parti pour Auschwitz par le convoi 4 le 25 juin 1942 - il y mourra en août.

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"Mon mari est déjà parti !" explique donc Malka. Les policiers ne se démontent pas : "Alors on vient vous chercher et vos enfants. Prenez quelques affaires et de la nourriture". "Ma mère est entrée dans une rage folle", raconte Arlette Reiman-Testyler, aujourd'hui âgée de 89 ans. "Ils étaient agressifs, et elle s'est battue avec eux, elle a pris tout ce qui lui passait sous la main : des bibelots, des vases, des tabourets. Elle a hurlé, pleuré, mais rien n'y a fait. Ils n'ont eu ni compassion, ni été attendris. Rien du tout". Ils prennent les clefs de l'appartement. Malka, Arlette, et sa sœur Madeleine sont embarquées dans un bus direction le XVème arrondissement de Paris.

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L'arrivée au Vélodrome d'Hiver

Malka, Madeleine et Arlette Reiman arrivent au Vélodrome d'Hiver. "Je ne le connaissais pas parce que dans ma famille, on était plutôt musique que sport". De cette vaste structure métallique se dégage un vacarme infernal. Les trois femmes s'installent sur un banc en béton vers le bas des gradins, le Vél' d'Hiv est encore loin d'être rempli. Les vieillards côtoient les bébés, les femmes enceintes croisent les adolescents. Et les enfants investissent cette piste cyclable si étrange pour eux. "Vous savez à quoi nous jouions ?", raconte Arlette (ndlr : elle marque une pause). "À la rafle ... Les petits se faisaient arrêter par les grands".

Du haut de ses huit ans, Arlette ne comprend pas tout ce qui se trame, même si l'atelier de fourrure de ses parents a été aryanisé, que son père lui a été arraché, et qu'on la force depuis quelque temps à porter cette étoile jaune qu'elle déteste. La fillette joue avec ses voisins de l'immeuble de la rue du Temple, Lazare et Régine. Puis, prise d'une envie pressante, elle grimpe les gradins pour aller aux toilettes. Mais il n'y a pas d'eau, les WC ne fonctionnent pas. "Cette odeur, 80 ans après, je m'en souviens comme si j'avais encore huit ans. Les gens faisaient partout, parfois pudiquement en cachant tout ça sous un manteau".

"Et puis je vois du sang. Du sang partout."

Arlette n'a pas encore neuf ans, et soudain, une image la frappe : celle du sang, "du sang partout" lâche-t-elle dans un essoufflement. "Et cette odeur aussi, je peux encore la sentir aujourd'hui". La fillette se met à hurler - "bien sûr j'ai fait pipi dans ma culotte" -, et hurle "Ils vont tuer tout le monde !". Elle descend les marches des gradins quatre à quatre pour rejoindre sa mère, qui lui explique ce que sont les menstruations. Les femmes n'ont pas eu le temps de prendre les protections suffisantes au Vél' d'Hiv.

Mais le sang qu'Arlette voit est aussi celui du désespoir. "J'ai vu des personnes se mutiler et même s'avorter avec des aiguilles à tricoter pour tenter d'être évacuées vers les hôpitaux, mais en vain évidemment". Sa mère la prend dans ses bras pour la rassurer. Arlette lui demande ce qui vient de tomber des étages supérieurs. "Ce n'est rien, c'est du linge qu'on jette" répond pudiquement Malka, pour expliquer le corps qui vient de passer sous les yeux de sa fille.

Arlette Reiman-Testyler, rescapée de la rafle du Vél d'Hiv, ici à l'âge de 8 ans
Arlette Reiman-Testyler, rescapée de la rafle du Vél d'Hiv, ici à l'âge de 8 ans
© Radio France - Delphine Evenou

Du Vél' d'Hiv aux wagons à bestiaux

Au bout de trois jours "qui semblent des siècles", le nom de "Reiman" est appelé dans les haut-parleurs du Vélodrome d'Hiver. Arlette, Madeleine et Malka Reiman sortent rue Nélaton et embarquent dans un autobus - "Je les déteste ces autobus ..." - et sont transférées vers la gare d'Austerlitz. Aujourd'hui encore, Arlette ne peut pas en dépasser le hall tant les souvenirs sont douloureux. "Il faut chaud, chaud ... on voit les mères avec ces bébés qui hurlent. On nous met devant les wagons à bestiaux. Il va falloir monter et je suis tétanisée : il n'y a pas de fenêtre pour respirer". La mère d'Arlette interpelle ces voisins de wagon pour que les adultes se relaient pour porter les enfants afin qu'ils aient de l'air.

Les Reiman savent qu'elles sont dirigées vers les camps de Loiret - où leur père a transité avant d'être déporté le 25 juin pour Auschwitz. Elles débarquent à Beaune-la-Rolande. Pour la quasi totalité des raflés du Vél' d'Hiv, c'est la dernière étape avant les camps d'extermination. Mais Malka Reiman a une dernière carte en main pour sauver ses filles et elle-même. Elle fait valoir son Ausweis, son autorisation de travailler dans son atelier de fourrure où des gilets en peau de lapin étaient confectionnés puis envoyés aux soldats allemands sur le front russe (on lui avait promis la libération de son mari si elle acceptait de travailler sur ces machines). Malka obtient d'être renvoyée avec ses filles à Paris. "Elle est revenue dans la baraque, raconte Arlette, et a dit aux femmes : 'Écoutez, donnez moi des enfants, je dirais que ce sont mes nièces ; peut-être que ça va marcher'. Aucune maman a voulu donner ses enfants."

Sans escorte militaire, la mère et ses fillettes s'échappent du train qui les ramènent à Paris. Elles finissent la guerre cachée à Vendôme, en Touraine. À l'hôtel Lutetia, Malka Reiman croisera deux rescapés des camps qui ont connu Abraham Reiman à Auschwitz. Ils lui expliquent que son mari, malade, a été assassiné en août 1942. Malka Reiman est morte de chagrin en janvier 1946.

Arlette Reiman-Testyler, rescapée de la rafle du Vél d'Hiv, chez elle en 2022
Arlette Reiman-Testyler, rescapée de la rafle du Vél d'Hiv, chez elle en 2022
© Radio France - Delphine Evenou

Témoigner pour offrir une sépulture fictive aux victimes de la Shoah

Arlette Reiman-Testyler a commencé à témoigner en 1995, au moment de la reconnaissance par Jacques Chirac de la responsabilité de l'Etat français dans la déportation vers l'Allemagne des Juifs pendant l'Occupation. "Avant cela, personne ne voulait nous écouter, on nous disait 'Nous aussi on a mangé notre pain noir pendant la guerre'. Et puis en 1995, les enseignants ont commencé à nous demander de venir témoigner pour qu'eux-mêmes apprennent comment enseigner la Shoah" se souvient Arlette. Elle a depuis effectué (avec son mari Charles Testyler lui-même rescapé) une quinzaine de voyages pédagogiques dans les camps d'extermination. Et malgré son âge, elle ne refuse jamais de livrer son témoignage à un micro, une tribune ou une classe.

"Je ne le fais pas pour moi, je connais mon histoire. Je le fais pour Serge, Martin, Lazare, Régine. Ce ne sont pas des chiffres. Ce sont des enfants. Je le fais pour eux, et pour tous ceux qui ne sont pas revenus. Pour offrir à ceux qui ont disparu dans les fours crématoires, une sépulture, même fictive".

Arlette sait qu'elle aurait dû faire partie de ces 4.000 enfants déportés. Elle estime que depuis ce mois de juillet 1942, sa vie n'est "que du supplément", qu'elle espère avoir utilisé à bon escient, avec son témoignage inlassablement répété pour combattre le révisionnisme. Elle serre une médaille attachée à son cou, avec les noms de ces cinq arrières petits-enfants gravés dessus, "et il y a un sixième qui est en route" sourit-elle, "au fond, c'est la plus belle revanche face à Hitler".