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Rapports police-population : dans les maisons de quartiers, des ateliers pour aller à la rencontre de l'autre

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Les jeunes sont invités à imaginer un monde sans policier
Les jeunes sont invités à imaginer un monde sans policier
© Radio France - Ariane Griessel

L'association Graines de France organise, pendant les vacances, des rencontres entre jeunes de quartiers dits " sensibles " et des policiers. Un début de dialogue qui semble porter ses fruits des deux côtés.

"Il y en a, ils sont aimables, ils se mettent à notre place, du coup ils nous parlent normalement, alors que certains nous regardent mal, ne nous parlent pas de façon professionnelle." Dans le sous-sol de la maison de quartier d'Orgeval, dans le nord de Reims, quartier dit "prioritaire", l'atelier de libération de la parole semble avoir rempli sa mission. Alors qu'un adolescent fait part, auprès d'un comédien, d'un rapport parfois compliqué avec les policiers "juste parce qu'ils nous voient avec les grands", un autre confie vouloir endosser l'uniforme, tout en racontant, lui aussi, un contrôle dont il dit ne pas voir compris le déroulement et qu'il a perçu comme agressif. En tout, en ce jour de vacances, une trentaine de jeunes de 10 à 17 ans, tous volontaires, ont répondu à l'invitation de l'association Graines de France, qui œuvre à renouer le dialogue entre certains mineurs et les forces de l'ordre.

Imaginer un monde sans policier

Les sessions, d'une demi-journée, sont organisées autour de quatre ateliers : une initiation à un sport - afin de rappeler l'utilité du cadre, des règles, et des arbitres - un atelier théâtre, un atelier de libération de la parole, et un atelier d'écriture. Que ce soit à Avignon, Sarcelles, Chanteloup-lès-Vignes, Creil, entre autres, le choix du quartier est toujours orienté sur les tensions qui peuvent exister entre policiers et jeunes, avec l'objectif affiché de sortir des caricatures, d'un côté comme de l'autre.

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"Il nous semblait qu'un fossé se creusait de plus en plus entre la police et la population, notamment dans certains territoires que sont les quartiers de reconquête républicaine, et que, au-delà de l'incantation et la dénonciation, il fallait mettre en place des actions qui puissent, à leur humble niveau, essayer d'apporter une solution", explique Reda Didi, responsable de ce projet baptisé "Ma cité va créer". Cible de ces stages : les quartiers où les rapports sont le plus compliqués, afin d'éviter "que des imaginaires négatifs se propagent".

À réécouter : Comment améliorer les rapports entre la police et une partie de la jeunesse
2 min

Dans l'une des salles de la Maison de quartier d'Orgeval, sept adolescents sont invités à inventer une histoire sur le thème : "Un monde sans policier". Certains sèchent devant une feuille blanche, d'autres semblent plus inspirés. L'un d'eux lève la tête de son œuvre : "Comment ça s'écrit, deal ?" Au moment de lire le rendu des travaux, il est frappant de voir qu'aucun n'a écrit une histoire où le monde serait plus beau sans policier, malgré les rapports parfois conflictuels avec les forces de l'ordre. Tous décrivent des crimes impunis et des scènes d'angoisse. Dylan, lui, s'est contenté de quelques dessins. Mabrouck Rachedi, l'écrivain qui encadre le groupe, lui suggère d'écrire l'interview de Walid, policier de la brigade anticriminalité (BAC) de Seine-Saint-Denis, venu exprès à Reims pour entamer un dialogue avec les jeunes. "Pourquoi as-tu voulu devenir policier ?", entame timidement le jeune homme de 14 ans. Ses camarades embrayent : quel salaire ? Quelle formation ? À ce stade, aucune question sur les tensions qui peuvent exister avec certains habitants.

Discussion avec des policiers

Ces ateliers visent à préparer les jeunes au point fort de la session : le dialogue avec des policiers, et la promesse de pouvoir leur poser toutes les questions souhaitées. Habituellement, ce sont des fonctionnaires locaux qui se prêtent au jeu, en civil ou en tenue. Ce jour-là, à Reims, les policiers exercent en région parisienne : outre Walid, Shafika, policière dans les Yvelines, est venue répondre aux interrogations des jeunes Rémois. Durant une heure, tous les thèmes sont abordés. Beaucoup d'aspects pratiques : horaires, différents types de police, ressenti des proches... Au bout de quelques minutes, un adolescent aborde le sujet qui pourrait fâcher : "Que pensez-vous des affaires qu'il y a eu ?" "C_e que je pense des bavures, c'est ça ta question ?",_ réagit Walid. "Personne ne peut cautionner ça. Parfois, vous avez l'impression que les policiers ne sont jamais punis, parce que ça prend du temps, mais je vous assure que les sanctions sont là." Le fonctionnaire en profite pour mettre en garde sur les vidéos qui peuvent circuler sur les réseaux sociaux.

"Ce qui les intrigue le plus est de savoir pourquoi on choisit ce métier, surtout pour une personne comme moi, qui suis d'origine marocaine. Ensuite, la question des armes revient souvent, ils pensent que le métier de policier se résume à frapper les gens, et c'est justement cette image-là que je veux briser, et leur montrer que la police n'est pas ça ", détaille Walid, citant l'exemple de sa collègue qui a raconté aux jeunes avoir sauvé un bébé de quatre mois le jour de Noël.  

À l'issue de cette heure d'échange, Fadwa et Nadia, 14 ans toutes les deux, disent avoir "appris beaucoup de trucs" : "Moi j'avais comme idée que la police ne fait pas bien son travail, fait des bavures, en fait on n'a que ça sur les réseaux sociaux, on le croit tous, alors que tout le monde n'est pas pareil." Sa copine abonde : "J'ai compris que c'était des humains comme nous tous." Elle estime avoir de la "chance" que des policiers quittent temporairement leur travail pour prendre le temps de leur répondre.  

Empathie et regard qui change

"Je suis toujours très étonné de cette volonté des jeunes de vouloir apprendre de l'autre, de faire preuve d'empathie, en ayant en même temps des questionnements sur la motivation de certains à devenir policier, la façon dont le travail doit se faire, et, parfois aussi, sur certaines pratiques qu'ils ont vu faire sur les réseaux sociaux ou dans leur quartier et qui leur semblaient un peu incorrectes'", analyse Reda Didi, l'organisateur.  

Mais le regard ne change pas que d'un côté. Walid, le policier de la BAC, reconnaît avoir également évolué dans son approche : "C'est aussi enrichissant pour moi. Vous savez, quand vous êtes uniquement dans un milieu, on devient un peu hors-sol. On a peut-être tendance à oublier, moi le premier, qu'il y a dans ces quartiers des personnes qui ont un avenir prometteur, des pépites, et qu'il ne faut pas généraliser ou faire l'amalgame parce qu'une personne est vue avec une autre très défavorablement connue. Ça ne veut pas dire qu'elle est pareil."

L'association dit recevoir régulièrement des messages de policiers ayant participé aux échanges, et demandant à recommencer au plus vite. "On a besoin de ce rapprochement", conclut Walid.