Reconnaissance faciale : "Ce que propose Laurent Wauquiez est inacceptable en démocratie", juge un expert
Par Olivier BénisQuelques jours après l'attentat d'Arras, le président d'Auvergne Rhône-Alpes veut expérimenter la reconnaissance faciale près des lycées de sa région, pour tenter de prévenir de futurs attentats. Une idée encore impossible techniquement, mais surtout, selon cet expert, peu souhaitable éthiquement.
Depuis le drame d'Arras, toute la classe politique se demande comment il aurait pu être évité... Parmi les dernières idées en date, celle de Laurent Wauquiez : interrogé dans Le Parisien mardi, le président de la région Auvergne Rhône Alpes demande à pouvoir expérimenter des "logiciels de reconnaissance faciale" aux abords des lycées de sa région, pour pouvoir identifier "les personnes suivies pour radicalisation terroriste". Pour le spécialiste Bastien Le Querrec, juriste à la Quadrature du Net, association de défense des libertés numériques, il s'agirait d'une porte ouverte à des dérives dangereuses pour la démocratie.
FRANCE INTER : A-t-on aujourd'hui la technologie nécessaire pour permettre à la reconnaissance faciale d'identifier de potentiels terroristes ?
BASTIEN LE QUERREC : "Techniquement, la reconnaissance faciale ne fonctionne pas. Il y a eu plusieurs expérimentations en France, en Grande-Bretagne, et elle ne fonctionne pas. Mais finalement, le problème n'est pas là, parce qu'à terme, cette technologie pourrait fonctionner. Le problème, c'est qu'éthiquement et juridiquement, ce que propose Laurent Wauquiez, et ce qu'ont proposé par le passé Éric Ciotti et d'autres personnes à droite, est illégal et inacceptable en démocratie."
En quoi cette méthode présente-t-elle selon vous des risques pour la démocratie, plus que d'autres techniques de surveillance ?
"La reconnaissance faciale, ça signifie l’identification de tout le monde à n'importe quel moment. Ça veut dire qu'il n'est plus possible de se promener dans la rue sans être identifié systématiquement. C'est une augmentation du contrôle de l'État sur les populations : c'est donc non seulement un problème de vie privée, mais aussi un problème de liberté d'expression, parce que l'État saura en un claquement de doigts avec qui vous discutez, quels lieux vous fréquentez.
C'est particulièrement dangereux, parce que quand on se sait surveillé, on modifie ses comportements pour rester dans la norme, on va essayer de ne pas faire de vague. C'est un danger mortel pour les démocraties, ce type de surveillance générale dans l'espace public."
Mais ne peut-on pas limiter, comme le propose Laurent Wauquiez, cette surveillance à des profils très particuliers et dangereux ?
"Laurent Wauquiez parle des lycées, parce qu'ils sont de la compétence de la région. Juridiquement, il faut rappeler que la région PACA a déjà tenté la reconnaissance faciale pour contrôler l'entrée de lycées : la justice lui a dit que c'était illégal, et que ce n'était pas acceptable de scanner les visages de tous les mineurs, tous les lycéens qui passent, alors même que l'utilité n'est absolument pas démontrée. On est vraiment sur un effet d'annonce.
Le problème, c'est qu'en matière de sécurité, d'augmentation de la surveillance, c'est que l'effet cliquet se met en marche : si aujourd'hui, on cantonnait aux lycées, demain évidemment, ce serait tout l'espace public. Ensuite, même si on limite aux fiches S, ou à des personnes fichées en général, il faut vérifier le visage de tout le monde. On ne peut pas faire de la reconnaissance faciale uniquement sur certaines personnes : si on recherche une aiguille, il faut regarder toute la botte de foin, c'est tout le problème de la reconnaissance faciale."