Réforme de la police judiciaire : un "Game of Thrones version police française"

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Réforme de la police judiciaire : un "Game of Thrones version police française"

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Depuis vendredi, les fonctionnaires de la PJ affichent leur soutien au patron de la police judiciaire de Marseille démis de ses fonctions.
Depuis vendredi, les fonctionnaires de la PJ affichent leur soutien au patron de la police judiciaire de Marseille démis de ses fonctions.
© AFP - Pascal GUYOT

Gérald Darmanin s'est adressé à l'ensemble des fonctionnaires de la police judiciaire dans une lettre lundi pour tenter de déminer le conflit qui entoure sa réforme de la "PJ". Mais à l'inverse, la contestation prend une nouvelle tournure. Des reports d'opérations sont prévus dans plusieurs villes.

La fronde ne s'arrête pas au sein de la police judiciaire. Dans un courrier adressé lundi aux fonctionnaires de la "PJ", le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin a tenté d'apaiser la colère qui entoure sa réforme, visant à regrouper toutes les unités départementales de la police sous le commandement d'un seul chef. Face à la contestation, le ministre évoque désormais l'objectif de finaliser la réforme "au deuxième semestre 2023", alors qu'il parlait jusqu'ici d'une mise en place "courant 2023". Il indique également que sa "porte est ouverte" pour recevoir toutes les propositions.

Ce report de la réforme n'a pas permis d'apaiser les tensions. La contestation prend de l'ampleur depuis le limogeage vendredi dernier d'Éric Arella, le patron de la PJ de Marseille, évincé au lendemain d'une "haie du déshonneur" réalisée par 200 agents marseillais à l'occasion de la visite de Frédéric Veaux, le directeur général de la police nationale (DGPN), venu présenter la réforme.

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"On gèle tout"

Des membres de l'Association nationale de la police judiciaire, créée cet été, ne laissaient pas de doute ce week-end sur les réseaux sociaux de la poursuite des actions. Et effectivement, il va y avoir dès ce mardi matin des "reports" en cascade d'opérations judiciaires dans plusieurs capitales régionales, confie un enquêteur. Marseille mais aussi Angers, Limoges, Bordeaux ou encore Montpellier et Toulon devraient être touchées. Selon cette source, des interpellations prévues dans la semaine sont d'ores et déjà annulées, sauf les urgences : "On gèle tout jusqu'à la grande manifestation prévue lundi prochain." Même le "36", le siège de la police judiciaire parisienne, qui n'est pourtant pas concerné par la réforme, va manifester dès ce mardi midi. Une première.

Enfin, la conférence nationale des procureurs généraux appelle pour sa part à une "suspension" de la réforme pour son volet police judiciaire. Ses responsables tiendront une conférence de presse en début de soirée.

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Certains syndicats se félicitent tout de même d'avoir obtenu un moratoire. Alliance police, UNSA, Synergie officiers ou encore le Syndicat des commissaires de la Police nationale réclamaient depuis cet été d'appuyer fortement sur la "touche pause" en attendant les échéances électorales syndicales internes prévues à la fin de l'année. Ils avaient tous alerté des risques de tollé au sein de la PJ.

Une guerre des chefs

Plus critique, le syndicat des cadres de la sécurité intérieure, le SCSI, évoque dans un tract une fracture à résorber d'urgence et refuse une réforme "aux forceps". Car si les discussions sont gelées, le fond du problème n'est pas réglé.

Pour différentes sources policières, contactées par France Inter, cette crise ouverte est devenue au fil des semaines une sorte de "Game of Thrones, version police française", en référence à la célèbre série américaine où de puissantes familles s'affrontent et se trahissent pour le pouvoir. L'objet de la bataille est de savoir qui aura le pouvoir sur la future filière investigation de la police nationale : pouvoirs hiérarchiques et budgétaires. Une guerre des chefs que seul le ministre de l'Intérieur peut trancher, ce qu'il a soigneusement évité de faire dans la lettre qu'il a adressée lundi aux agents concernés par sa réforme.

Divorce consommé

L'enjeu majeur du bras de fer actuel tourne donc autour du contrôle des troupes opérationnelles. "Dans notre institution, un chef sans troupes, ça fait un fantôme", estime un commissaire pourtant favorable à la réforme dans son ensemble. Face à un début de contestation cet été, le ministre lui-même avait réuni le 1er septembre les chefs des zones concernés. "Il nous avait demandé de lui faire des propositions, donc on était reparti assez contents", confie l'un d'eux.

Mais dans les jours qui ont suivi, les déclarations du directeur général de la police nationale, Frédéric Veaux, leur ont enlevé le sourire. Lors de ce qui a été baptisé en interne le "Veaux tour", c'est-à-dire une série de déplacements dans plusieurs capitales régionales, Frédéric Veaux a confirmé à quel point ils allaient perdre leurs principales prérogatives, les différents pouvoirs qui les rendent si efficaces dans les enquêtes sensibles, aux yeux des magistrats et même de Gérald Darmanin, d'après ses différentes déclarations depuis son arrivée Place Beauvau.

Un commissaire qui a dirigé plusieurs grands services de PJ raconte comment, fin septembre, le directeur central de la police judiciaire Jérôme Bonet a malgré tout réuni des groupes de travail au Cercle des armées à Paris, pour tenter de sortir par le haut de l'impasse. Avec toujours l'idée de répondre à la demande expresse du ministre. L'un des groupes était piloté par Éric Arella.

"On a tous estimé que les solutions que nous avons proposées ce jour-là permettaient de concilier la réforme que le ministre envisage au niveau des départements avec un pouvoir hiérarchique sur l'investigation laissé aux chefs régionaux de la PJ", raconte cette source. "Or, on nous a très vite fait comprendre que le DGPN n'en voulait pas, que ça remettait totalement en question les pouvoirs des futurs DDPN, les directeurs départementaux de la police nationale", qui est la pierre angulaire de la réforme envisagée. Des affirmations qui ont surpris l'entourage du DGPN au sein de l'équipe projet en charge de la réforme globale de la police. "On attend justement la copie du directeur central de la police judiciaire" sur ces groupes de travail, confiait l'un des responsables de cette cellule spéciale. "Et on sait désormais qu'on a, a priori, deux mois pour avancer en attendant les élections syndicales."