Publicité

Révélations sur des soupçons de conflit d'intérêt à l'Académie Goncourt

Par
Les jurés du Goncourt, dont Camille Laurens, en mars 2020 lors d'un repas au restaurant Drouant à Paris
Les jurés du Goncourt, dont Camille Laurens, en mars 2020 lors d'un repas au restaurant Drouant à Paris
© AFP - Lionel BONAVENTURE

La saison des prix littéraires commence à peine, et déjà, la première sélection du Goncourt semble entachée par une question de conflit d’intérêt. L’un des 16 écrivains sélectionnés n’est autre que le compagnon de l’une des jurées, la romancière Camille Laurens. Les membres du jury le savaient et sont passés outre.

On était à peine au début de l’été quand certains ont tiré la sonnette d’alarme. Mais c’est le 7 septembre dernier, jour de la première réunion de délibérations du jury Goncourt chez Drouant, que la question s’est réellement posée. Que faire avec "Les enfants de Cadillac", premier roman du philosophe François Noudelmann ? En effet, celui-ci est le compagnon de l’une des jurées, la romancière Camille Laurens (membre de l’Académie Goncourt depuis février 2020).

Les places sont chères,  pour la première sélection du prix Goncourt, la plus convoitée du Paris littéraire : à peine une quinzaine d’heureux élus sur les 520 livres de la rentrée.  

Publicité

Autant dire que les éditeurs n’épargnent ni leur temps ni leur peine pour tenter de convaincre les jurés. L’édition est un tout petit monde. Que faire dans un cas comme celui-ci, où juré(e) et auteur(e) forment un couple ? Est-ce un cas de conflit d’intérêt caractérisé ? Non, tranche Didier Decoin. Le président de l’Académie Goncourt assume la décision du jury de faire figurer le roman de François Noudelmann dans la première sélection du prix. "Ce qui nous intéresse, c’est l’œuvre et elle seule. Les liens que l’auteur peut avoir avec X ou Y, ce n’est pas notre problème."

Didier Decoin reconnaît cependant qu’il ne lui viendrait pas à l’esprit de faire figurer son fils, le romancier Julien Decoin, dans une sélection du Goncourt.

"Pas une raison pour pénaliser un bon livre"

Où placer la limite dans un monde où presque tous se connaissent ? "Ils [Camille Laurens et François Noudelmann] ne sont pas mariés, je ne sais même pas s’ils sont pacsés. Alors oui, ils sont ensemble. Nous avons estimé que ce n’était pas une raison pour pénaliser un bon livre."

La question a tout de même nécessité un vote des dix membres du jury. "La majorité a estimé qu’il n’y avait pas de problème à ce que le livre figure sur la liste", insiste Didier Decoin.  

Sollicitée par mail et par SMS, Camille Laurens n’a pas répondu à nos demandes d’entretien.

Les questions de conflit d’intérêt ne sont pas rares dans le monde de l’édition, où l’on est tout à tour, et quelquefois en même temps, journaliste, écrivain, éditeur ou membre d’un jury. Quand en plus s’y mêlent des considérations d’ordre privé, difficile d’être irréprochable. L’an dernier, Le Monde Magazine a publié un article mettant en cause un membre du jury du prix Renaudot pour avoir poussé le livre de sa compagne.  

Un démontage en règle d'une concurrente

Dans le cas présent, ce qui a attiré l’attention sur Camille Laurens, c’est la chronique d’une violence inouïe qu’elle a consacrée dans Le Monde des Livres (daté du 17 septembre 2021) au livre d’Anne Berest (La carte postale, éditions Grasset), également présente dans la première sélection du Goncourt.

Certains, dans le milieu de l’édition, ont haussé le sourcil, estimant que l’article excédait le cadre de la critique littéraire pour verser dans les attaques personnelles. Les mêmes ne manquent pas de faire remarquer que comme François Noudelmann, Anne Berest évoque la Shoah et la quête de son identité juive. Sauf que le livre d’Anne Berest a eu les faveurs de la presse et rencontre un succès commercial plus grand. Jalousie ? Désir d’éliminer une concurrente ? Exercice légitime de la critique ?

Il faut noter que dans de précédentes chroniques, toujours pour Le Monde, Camille Laurens a dit grand bien des livres de Christine Angot et de Mohamed Mbougar Sarr, présents eux aussi dans la première sélection du Goncourt.

Quoi qu’il en soit, le président Didier Decoin n’a guère apprécié qu’un membre de son jury s’en prenne publiquement à un livre sélectionné par ses pairs. "Je vous le dis franchement", tempête-t-il, "ça, je n’ai pas aimé du tout, du tout, du tout ! À partir du moment où l’Académie vote pour un livre, Camille [Laurens, NDLR] faisant partie de l’Académie, elle doit être solidaire. Elle n’a pas à décréter tout à coup que ce livre est une nullité !" Et de conclure : "Je n’ai pas apprécié du tout. Et nous en parlerons."

La prochaine réunion des académiciens Goncourt est prévue le 5 octobre prochain. Elle devrait donner lieu à d’intéressantes mises au point.