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Riad Sattouf : "Il n’y aura jamais d’adaptation à l’écran de l’Arabe du futur"

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Détail de la couverture du Tome 6 de "L'Arabe du futur" par Riad Sattouf
Détail de la couverture du Tome 6 de "L'Arabe du futur" par Riad Sattouf
- Allary

Le dessinateur met un point final à sa série autobiographique en BD. Le mystère sur le devenir de son frère enlevé par son père est levé. On quitte à regret ce héros à la vie rude. Un personnage que l'auteur a su rendre touchant et attrayant. Rencontre.

C'est l'histoire d'un petit garçon malheureux devenu dessinateur. Au départ de la vie de Riad Sattouf, un père syrien venu étudier en France qui épouse une Bretonne. S'ensuit une vie nomade entre Libye, Syrie et France. Puis des parents qui s'entendent de moins en moins bien. Survient l'enlèvement de Fadi, le petit frère de Riad, par le père.

Dans ce sixième et dernier volume, on assiste aux débuts de Riad dans la vie adulte. Il tente de se reconstruire entre son envie de devenir auteur, et une mère qui perd les pédales suite à la disparition de son plus jeune enfant.

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Ce qui nous avait séduits dans les volumes précédents de L'Arabe du futur continue de nous charmer : les scènes avec un personnage auquel Riad Sattouf se raconte sont particulièrement touchantes, et le regard sur soi, honnête. On ferme le livre attristé par la douleur du tiraillement entre deux cultures, mais heureux d'avoir pu rencontrer ce héros si vrai. Riad Sattouf a réussi un exploit : faire de sa vie un récit à la portée universelle.

À l’origine de "L’Arabe du futur"

Riad Sattouf raconte : « Jusqu'à L’Arabe du futur en 2014, peut-être pour pallier cette crise d’ado que je n’avais pas faite, j’avais envie de choquer par l'humour dans mes bandes dessinées. C’était une façon de me faire remarquer, puisque lorsqu’on ne fait pas de vagues, personne ne fait attention à vous. En 2014, j'ai changé d'attitude. Mon deuxième film, Jacky au royaume des filles, avait été un échec total. J’avais du temps devant moi. J’ai décidé de me lancer dans le récit auquel je pensais depuis longtemps. Désormais, plutôt que de provoquer, j'ai eu envie de faire des bandes dessinées lisibles par des gens qui n’en lisent pas. J'ai pensé à mes grands-parents bretons, comme lecteurs potentiels de L'Arabe du futur. J'ai tenu compte d'une sorte de « lecteur rêvé ». »

L'Arabe du futur 6 par Riad Sattouf
L'Arabe du futur 6 par Riad Sattouf
- Allary Editions

Un Tintin au Moyen-Orient

Dans L’Arabe du futur, Tintin n’est pas très loin. Riad Sattouf assure qu’il n’y a pas pensé consciemment. « Mais Tintin a un lectorat très large et je voulais écrire un livre aussi facile d’accès. Chez Hergé, j'adore ces récits qui se passent en Orient : Le pays de l'or noir, Le Crabe aux pinces d'or, Les Cigares du pharaon… Voir Tintin s'habiller avec des keffiehs et des djellabas, le rapport avec l'Occident dominateur à travers le personnage du professeur Müller… Cet orient hergéen m’a beaucoup touché, enfant. J’admirais sa façon de dessiner les Bédouins, par exemple. Les personnages comme l'émir Mohammed Ben Kalish Ezab, ou le cheikh Bab El Ehr ressemblaient à mes oncles. »

La guerre civile en Syrie

« La guerre civile en Syrie, à partir de 2011, a été la raison pour laquelle j'ai commencé à faire L'Arabe du futur. Ce que je raconte dans la fin de ce dernier volume a été le déclencheur de l'envie de raconter toute une histoire. Je ne me sens pas spécialement syrien, pas plus que je ne me sens breton ! Et je ne sens pas de responsabilité, de légitimité ou d’illégitimité pour parler de la Syrie. Je suis spectateur de ce conflit, comme tout le monde. Mais j'ai expérimenté des choses au sein de cette histoire. »

Extrait d'une planche de "L'Arabe du futur" tome 6 par Riad Sattouf
Extrait d'une planche de "L'Arabe du futur" tome 6 par Riad Sattouf
- Allary Editions

L’Arabe du futur, une thérapie

« Ce n’est pas une thérapie dans le sens où on l'entend habituellement. Je ne crois pas que ce soit possible d’effectuer une thérapie, seul. Il faut le miroir, et le regard de quelqu'un d’extérieur. Mais raconter cette histoire de L’Arabe du futur à d'autres qui se l'approprient m'a fait du bien. Mes souvenirs ont maintenant été remplacés par les dessins du livre. J'ai les mêmes que les lecteurs. Or, j'avais modifié nombre d'entre eux pour les rendre plus lisibles. »

La voix intérieure en BD

Riad Sattouf : « Ce père qui parle sur l’épaule de l’enfant dans le dernier tome est une métaphore de la voix intérieure. D’ailleurs, qui parle dans notre tête ? Est-ce que c'est nous, ou la voix intérieure des parents mémorisée quand on était petit ? Ou de quelqu’un d’autre ? Ce système graphique est une sorte de convention de la bande dessinée. Elle existe dans Tintin et je l’ai toujours adorée. Avec l’ange et le démon au-dessus de Milou, on comprend immédiatement son dilemme. Cela permettait aussi de faire revenir le père, et d'effectuer un rappel de l'histoire des tomes précédents. »

Sauvé par Emile Bravo ?

« D'autres auteurs disent qu'ils ont été aidés par le dessinateur Emile Bravo. Mais j'étais le premier (rires) ! Quand je l'ai rencontré, sa personnalité était vraiment l'exact opposé de la mienne. Il s'intéressait beaucoup aux autres, et était passionné par les relations sociales. Moi, pas du tout. C'était un bon modèle. Il plaisait énormément aux filles. Surtout, j'adorais son travail d'auteur. Il s'intéresse à l'Histoire, en particulier celle de la Seconde Guerre mondiale, l'histoire politique, l'histoire des idées… Et malgré son talent, il se fiche de la bande dessinée. Et ça me fascinait. Pour lui, c’est seulement un moyen d'expression, une langue pour faire passer ses idées. La rencontre avec lui a été importante : il m'a montré autre chose, alors que je ne jurais que par le 9e art. Il me disait tout le temps d'ouvrir mes centres d'intérêt. C'est un être très humain. »

La dureté entre les enfants

Ce qui frappe à la relecture de L’Arabe du futur est la dureté entre les enfants. Riad Sattouf : « Mais les enfants sont durs entre eux ! J’ai expérimenté cette violence entre petits. Cette brutalité enfantine est peu montrée. Les gens l'oublient, ou la dissimulent pour ne conserver que le côté positif et mignon de l’enfance. Je ne l'ai jamais trouvée représentée comme je l’ai vécue et racontée dans Les beaux gosses ou La vie secrète des jeunes… J’ai trouvé intéressant de raconter cette sorte de cruauté. On me demande parfois : « ce ne serait pas un peu trop noir ? ». Mais non, c’est la vie, c’est comme ça. »

Le réel de la famille Sattouf

« Depuis le premier tome, on me demande comment ma famille a réagi au livre. Je crois que je vais garder le mystère. J'ai changé tous les noms. Et fait ma petite tambouille personnelle. J'aime dire que L’Arabe du futur est le réel, mais que j’ai changé pas mal de choses pour dissimuler la vérité.

Je cite souvent Posy Simmonds, une autrice géniale que j’admire. Dans chacune de ses bandes dessinées, elle prend un roman classique dont les droits sont tombés dans le domaine public. Et elle en extirpe une histoire, ou une architecture de récit. Ensuite, elle le cache dans sa propre bande dessinée. Elle avait fait ça avec Gemma Bovery (inspiré par Madame Bovary) ou Tamara Drewe (basé sur Loin de la foule déchaînée, de Thomas Hardy), etc. Elle dit qu’il y a un roman classique enterré dans chacune des bandes dessinées. Le réel est enterré dans mon livre, mais on ne sait pas où ! On ne peut pas retrouver qui est qui. Mon livre est fait de briques de souvenirs avec lesquelles j’essaye de fabriquer une petite maisonnette accueillante pour les lecteurs. »

Détail d'une planche de "L'Arabe du futur" 6 par Riad Sattouf
Détail d'une planche de "L'Arabe du futur" 6 par Riad Sattouf
- Allary Editions

Une adaptation au cinéma, en séries ?

« J'ai de la chance dans ma vie d'auteur, j’ai des lecteurs. Cela peut sembler curieux de dire cela, mais beaucoup d’auteurs même célèbres ne sont pas lus du tout. Il y a encore quelque temps, je me disais : pourquoi pas une adaptation télé ou cinéma ? Mais plus le temps passe, plus je pense que je vais dire non à tout. Je n’ai plus envie. J’ai adoré le faire pour Les cahiers d'Esther, parce qu'Esther est reliée à la pop culture d'une jeune de l'époque. Dans ce récit, on est dans l'instantanéité. Maintenant que L’Arabe du futur est terminé, je préfère que cette histoire reste dans des livres. J'aime tellement la bande dessinée que je veux que L’Arabe du futur n’existe qu’en bande dessinée. Je n’ai pas envie que ce soit regardé de façon légère, un épisode par ci, un épisode par là. Je préfère qu’on puisse le lire. L'Arabe du futur, c'est relié à une certaine époque. »

Riad Sattouf libraire ?

Riad Sattouf a dit un jour qu’il voulait être libraire : « C’est un projet que je mènerai au bout, un jour. Je regarde un peu les baux commerciaux pour faire une librairie-galerie. Cela me fait fantasmer… Ado, je passais ma vie dans les librairies à fouiller dans les bacs, et à rêver la nuit que j’y trouvais mon nom… On est obligé d’aller vers ce qu’on aime, c’est la leçon de l’âge adulte. Lorsqu’on est jeune, on imagine qu’on peut gâcher du temps à faire n’importe quoi. Quand on commence à prendre un peu d’âge, on se rend compte que le plus important, est de faire ce dont on rêve. Devenir libraire en fait partie. »

Planche de 3l'Arabe du futur" tome 6 par Riad Sattouf
Planche de 3l'Arabe du futur" tome 6 par Riad Sattouf
- Allary