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Six questions sur le "pardon" historique d'Emmanuel Macron aux harkis

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Emmanuel Macron, ce 20 septembre à l'Elysée
Emmanuel Macron, ce 20 septembre à l'Elysée
© AFP - GONZALO FUENTES / POOL

Ce lundi, Emmanuel Macron a présenté, au nom de la France, ses excuses aux harkis, combattants algériens qui ont lutté avec la France pendant la guerre d'Algérie. Il a aussi annoncé la création d'un projet de loi qui visera à encadrer la réparation des préjudices subis par ces anciens combattants.

Soixante ans après la fin de la guerre d'Algérie, Emmanuel Macron a "demandé pardon" lundi aux harkis au nom de la France et annoncé un projet de loi de "reconnaissance et de réparation" à l'égard de ces Algériens ayant combattu aux côtés de l'armée française. Jusqu'à présent, Emmanuel Macron s'était toujours gardé de demander pardon sur les questions mémorielles, comme le Rwanda ou les essais nucléaires dans le Pacifique. Mais, pour les harkis, il s'agissait d'un "impératif moral" pour "l'idée qu'on se fait de la France", selon un conseiller de l'Élysée. Retour en six questions sur un pardon historique.

Qu'a dit exactement Emmanuel Macron ?

Lundi, devant quelque 300 représentants des harkis réunis à l'Élysée, Emmanuel Macron a pris la parole pour présenter des excuses au nom de la France : "Oui, en privant les anciens combattants, leurs femmes, leurs enfants, de leurs libertés fondamentales, en n'offrant pas à leurs enfants la même éducation qu'à tous les jeunes Français, en ne voulant pas reconnaître, malgré vos combats, malgré le travail d'Histoire et tant de lettres dictées, la France leur a lâché la main et leur a tourné le dos. Face à ceux qui l'avaient loyalement servi, notre pays n'a été fidèle ni à son histoire ni à ses valeurs. C'est pourquoi aujourd'hui, au nom de la France, je dis aux harkis et à leurs enfants à voix haute et solennelle, que la République a alors contacté à leur égard une dette. Aux combattants, je veux dire notre reconnaissance. Nous n'oublierons pas. Aux combattants abandonnés, à leur famille qui ont subi les camps, la prison, le déni, je demande pardon. Nous n'oublierons pas. Depuis, la République s'est ressaisie, elle a reconnu les sacrifices consentis et les souffrances infligées".

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De quoi parle-t-on exactement ?

Depuis la guerre d'Algérie, la question harki est sensible en France. Ces quelque 200 000 personnes, recrutées comme auxiliaires de l'armée française pendant la guerre d'Algérie entre 1954 et 1962, ont été en partie abandonnés en Algérie après l'indépendance, en prise à des représailles. Une autre partie, rapatriée en France, a été parquée dans des "camps de transit et de reclassement" aux conditions de vie indignes. 

Il a fallu attendre un discours de Jacques Chirac en 2001 pour que la France reconnaisse le rôle des harkis pendant la guerre d'Algérie et leur fasse part de la reconnaissance de la France. Puis 2016 pour que la France, par la voix de François Hollande, reconnaisse "les responsabilités des gouvernements français dans l'abandon des harkis". Jusqu'à présent, aucun chef d'État français n'avait prononcé d'excuses au nom de la France. 

Qu'implique cette prise de parole ? 

Les excuses en elles-mêmes n'ont pas de valeur autre que symbolique. Mais ce n'est pas la seule annonce d'Emmanuel Macron : le président de la République a également annoncé la présentation d'un projet de loi "visant à inscrire dans le marbre de nos lois la reconnaissance et la réparation à l'égard des harkis". Ce projet répond à une demande des associations et entraînera la mise en place d'une commission nationale chargée d'étudier les demandes de réparation des anciens combattants harkis mais aussi de leurs enfants et petits-enfants. La mesure n'est pour l'instant pas chiffrée, mais le Président espère que le projet de loi sera voté avant la fin de la session parlementaire, en février 2022.

Qu'en disent les représentants des harkis ? 

Si, pendant le discours d'Emmanuel Macron, une voix s'est élevée pour clamer "On n'a pas de passé", l'annonce d'Emmanuel Macron a été globalement applaudie dans la salle des fêtes de l'Elysée. Pour la réalisatrice Dalila Kerchouche, elle-même fille de harki, "pour la première fois, un président a compris la gravité du drame des harkis", et cette loi "est un pas historique". 

L'ancien maire de Volvic et figure de la communauté harki, Mohand Hamoumou, a dit espérer que cette loi "permette enfin de sortir de la compassion et d'aller vers la vérité et la justice attendues depuis si longtemps". "Jusque-là il y avait des discours de reconnaissance, mais de compassion, il y a eu des mesures de solidarité. Là, on passe d'actions sociales à une logique de vérité et de justice. Dès l'instant où c'est une loi qui reconnait la responsabilité des manquements de notre pays à ses valeurs, qui reconnait une gestion irresponsable de la fin du conflit pour les harkis et pour d'autres populations comme les pieds-noirs", dit-il. 

Comment réagissent les historiens ?

Dans son discours, Emmanuel Macron a souligné le fait que la loi qui sera présentée au Parlement "n'a pas vocation à établir la vérité" du point de vue historique. Le fait de "juger les dirigeants de l'époque" revient, selon lui, aux historiens. Contacté par France Inter, l'historien Benjamin Stora qui avait remis au début de l'année au président de la République un rapport sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie, juge que "le pardon" élyséen est "très important parce qu'il marque une forme d'excuse et pas simplement une marque de reconnaissance pour ce qui a été fait". 

"C'est la première fois, à ma connaissance, qu'un président de la République s'engage sur ce chemin. Il s'agit tout simplement d'essayer de réparer une faute morale. Il y a déjà eu des formulations de "pardon" de la part d'Emmanuel Macron, notamment lorsqu'il s'est rendu au domicile de madame Josette Audin dont le mari mathématicien avait été enlevé et assassiné en 1957. Ce mot il l'a prononcé également en privé, j'étais là aussi, lorsqu'il a reçu les petits-enfants d'Ali Boumendjel qui est un militant algérien qui avait été lui aussi assassiné mais c'était dans le cadre d'une réception à l'Elysée, dans un cadre privé donc. Là il s'agit d'autre chose car c'est une réception publique. C'est une grande première pour un président de la République".

Quelles sont les réactions des politiques ?

Côté politiques, Marine Le Pen est l'une des premières à avoir réagi – l'électorat harki est souvent connu pour être courtisé par l'extrême-droite : "La générosité électorale d'Emmanuel Macron ne réparera pas des décennies de mépris ainsi que l'outrage commis par le président à la mémoire de ces combattants de la France, accusés en 2017, avec d'autres, de "crimes contre l'humanité"", a-t-elle posté avant même le discours du président. L'ancien ministre Hubert Falco, qui fut secrétaire d'État aux anciens combattants, juge de son côté que "ce rendez-vous avec la vérité est essentiel" et que "reconnaissance et réparation étaient vraiment nécessaires".