Superstition du Vendredi 13 : mais pourquoi sommes-nous paraskevidékatriaphobes ?

Publicité

Superstition du Vendredi 13 : mais pourquoi sommes-nous paraskevidékatriaphobes ?

Par
Mais pourquoi craignons-nous tant le vendredi 13 ? Qu'est-ce que les superstitions révèlent de notre condition humaine ?
Mais pourquoi craignons-nous tant le vendredi 13 ? Qu'est-ce que les superstitions révèlent de notre condition humaine ?
© Getty - Philippe LEJEANVRE

C'est plus fort que nous ! La crainte qu'il se passe quelque chose de mal prend le dessus ce jour-là. Comme beaucoup d'autres superstitions, elle découlerait d'une combinaison de croyances anciennes qui n'auraient jamais cessé d'influencer notre imaginaire et notre besoin de prédiction sur le réel.

On ne les compte plus tellement il y en a. Celle du vendredi 13 se démarque tout particulièrement. Si cette superstition possède deux faces, c'est essentiellement à la plus sombre d'entre elles qu'on la ramène le plus souvent. L'être rationnel qui est au fond de nous a beau dire que ça ne marche pas, il n'y a rien à faire, on y croit quand même un peu ! Et pendant que certains jouent leur chance, d'autres préfèrent se résoudre à l'inaction par crainte. Il existe un mot pour qualifier cette superstition phobique : la paraskevidékatriaphobie ou "la peur du vendredi treize".

Des origines anciennes

Mais d'où provient cette croyance instinctive qui se formalise par la crainte de malheurs qui pourraient surgir ce jour-là précisément ? Au micro de "Grand bien vous fasse" qui avait consacré une émission sur le sujet, l'anthropologue Abdu Gnaba définit la superstition comme "prenant sa source dans la résurgence d'une croyance ancienne qui vient conforter cet amas de peurs qui nous constitue, et qui nous permet de mieux nous reconnecter avec un monde qui semble nous échapper".

Publicité

En effet, les superstitions comprennent en elle une transmission mythique, une filiation culturelle transmise par celles et ceux qui nous ont précédés, et qui continue de structurer notre imaginaire. Cette superstition du vendredi 13 aurait été popularisée par les hommes et les femmes du XIXe siècle, qui prenaient pour point de référence les croyances chrétiennes transmises par le Moyen Âge. C'est ce qui a conduit à lui donner davantage de valeur et d'attiser un peu plus la crainte qu'il se passe véritablement quelque chose. Pourtant, si ces références religieuses nous parlent beaucoup moins aujourd'hui, elles ont largement contribué à la diabolisation de cette date qui hante toujours nombre d'esprits.

La sémiologue Marie-Charlotte Delmas est spécialiste des superstitions populaires et autrice d'un "Dictionnaire de la France mystérieuse". Au micro de Thomas Chauvineau dans l'émission "Le débat de midi" elle nous aide à mieux retracer les fondements culturels de cette angoisse qu'on associe au "Vendredi 13". Selon elle, il faut commencer par détricoter le concept, qui conjugue en réalité deux superstitions en une. Une combinaison devenue systématique depuis le XIX siècle, vraisemblablement sous l'influence des loteries qui avaient l'habitude d'associer les deux indicatifs "vendredi" et "13" pour en faire un jour de chance. Pour mieux comprendre cette association, il faut replonger dans l'imaginaire d'une société occidentale mue par le christianisme et le poids de la croyance religieuse.

Le débat de midi
55 min

Pourquoi vendredi ?

La sémiologue nous explique que le vendredi renvoie d'abord au jour de la Passion (mort) du Christ, raison pour laquelle ce jour était autrefois considéré, dans les Us et coutumes médiévales de la Chrétienté, comme un jour néfaste. D'autant qu'au Moyen-âge, il existait des manuscrits qui formulaient un ensemble de recommandations, sinon des tabous qui incitaient la société à la retenue chaque vendredi. On se fiait aux écritures saintes qui estimaient que les grandes catastrophes bibliques s'étaient passées systématiquement un vendredi (mort du Christ, le déluge, Adam et Ève chassés du paradis…).

La mort de Jésus est restée l'élément de croyance phare dans l'imaginaire collectif médiéval, qui a conduit à faire de ce jour, un jour triste, de repentance, où jusqu'au début du XXe siècle on mangeait très peu, on évitait de festoyer, on évitait de se réjouir. Depuis, on considère qu'il ne faut absolument rien entreprendre le vendredi, synonyme de malheurs.

Pourtant, avant le Moyen Âge, si on se réfère à la culture païenne qui avait précédé la culture chrétienne, le vendredi n'était pas du tout considéré comme un jour symboliquement négatif. Nous devons les jours de la semaine aux Romains, qui leur avaient donné le nom des 7 astres et divinités mythologiques. Lundi jour de la Lune ; mardi jour de Mars ; mercredi jour de Mercure ; jeudi, jour de Jupiter et vendredi, le jour associé à Vénus, soit la déesse de l’amour !

Pourquoi le nombre 13 ?

Il rappelait à la société médiévale le nombre des convives présents lors de la Cène, le dernier repas du Christ au cours duquel le treizième apôtre présent, Judas, aurait trahi Jésus en le vendant aux autorités romaines. Les croyants estimaient qu'il fallait absolument éviter de se rassembler un 13 pour un repas.

Ainsi, la sémiologue constate qu'on a commencé à amalgamer les deux données à partir du XIXe siècle, époque depuis laquelle cette peur du vendredi 13 à commencé à s'étendre à tous les domaines de la vie. Dans son dictionnaire, Marie-Charlotte Delmas nous apprend même qu'en 1887, l'ethnologue Paul Sébillot avait rapporté que Victor Hugo avait lui-même fait retarder un dîner pour inviter absolument un quatorzième invité.

Si l'évolution de la société a contribué à rendre moins déterminante la symbolique religieuse ancestrale qui lui était jusque-là attachée, la superstition du vendredi 13 ne disparaît pas pour autant, elle change simplement de conditionnement culturel.

▶︎ Si le premier jour du mois commence par un dimanche, vous pouvez être sûr que le 13 du mois sera un vendredi ! Cette année 2023 en comporte deux : le vendredi 13 janvier et le vendredi 13 octobre.

La superstition fait partie de notre condition humaine

Selon une étude menée par l'IFOP en mai 2022, sur les Français et la superstition, c'est un tiers des Français (30 %) qui se dit superstitieux. Mais pourtant, on a du mal à saisir ce qu'est véritablement une superstition. Sa définition nous échappe aussitôt que nous tentons d'en comprendre les mécanismes. À tel point que la sémiologue Marie-Charlotte Delmas considère elle-même que "les superstitions ne s'expliquent jamais. C'est le principe même de la superstition de ne pas avoir d'explications. C'est ce qui lui confère cette espèce de force magique inexplicable, qui nous échappe, et contre laquelle nous souhaitons nous prémunir". C'est plus fort que nous, nous cédons toutes et tous d'une certaine manière à cette peur de l'incertain, puisqu'elle est la condition même de l'existence humaine.

Paradoxalement, la superstition ne nous veut que du bien !

En effet, ces croyances ont au moins un pouvoir : celui de nous rassurer, en ce qu'elles nous donnent des repères dans un monde incertain. Combattre la crainte en l'appelant de nos vœux d'une certaine manière, de sorte à nous rassurer face à la complexité du monde. Elles procurent très paradoxalement un sentiment de confiance, de contrôle de notre vie. Elles permettraient de conjurer notre angoisse de l'avenir et l'incapacité d'y répondre. C'est ce que souligne Sébastien Bohler, rédacteur en chef de la revue Cerveau et Psycho, docteur en neurobiologie, au micro d'Ali Rebeihi dans l'émission "Grand bien vous fasse". Selon lui, notre cerveau se persuade que la superstition a un véritable effet sur notre réel : "Ce qui est très frappant quand on évoque le Vendredi 13, c'est qu'une fois que le symbole est mentionné, on procède immédiatement à une prédiction sur ce qui peut potentiellement nous arriver, car on estime que forcément quelque chose peut se produire. Cela provient du fait que, du point de vue du mécanisme mental humain, nous avons besoin de penser que nous pouvons nous organiser pour survivre, et essayer d'anticiper le plus possible ce qui peut se produire. Notre cerveau passe son temps à essayer d'anticiper ce qui va arriver. C'est lié à un repli de notre cortex cingulaire antérieur, spécialisé dans le déclenchement des prédictions".

Grand bien vous fasse !
50 min

Aller plus loin

🎧  RÉÉCOUTER - Le Débat de midi - Superstitions : Pourquoi on y croit quand même un peu ?

🎧  RÉÉCOUTER - Grand bien vous fasse - A quoi servent les rites, rituels et superstitions ?

📖  LIRE - Marie-Charlotte Delmas : Dictionnaire de la france mystérieuse. Croyances populaires, superstitions, sorcellerie, rites magiques (Éditions Omnibus, 2016)