Publicité

Théo Nonnez, 21 ans, cycliste, victime de burn-out, abandonne : "Je ne prenais plus aucun plaisir sur le vélo"

Par
Théo Nonnez sous les couleurs de son équipe Groupama-Fdj
Théo Nonnez sous les couleurs de son équipe Groupama-Fdj
- Groupama-Fdj /Nicolas Gotz

A 21 ans seulement, le cycliste professionnel Théo Nonnez a annoncé l'arrêt de sa carrière. "Je ne trouvais plus de sens à ma vie", explique-t-il. Il raconte aujourd'hui son histoire pour qu'elle puisse aider d'autres jeunes sportifs : "Si je peux éviter à des jeunes de vivre ce qui m'est arrivé, j'aurai gagné".

Théo Nonnez est jeune, 21 ans à peine. Le cycliste francilien, champion de France juniors en 2016, entamait sa 3e saison chez les professionnels au sein de l'équipe Conti-Groupama-Fdj : il vient de dire stop, victime de longs mois de dépression, où le vélo ne lui procurait plus aucun plaisir au point de s'interroger sur le sens à donner à sa vie. Il témoigne de ce mal être qui touche de plus en plus de sportifs de haut niveau mais alerte aussi sur les dangers d'une hyper professionnalisation des coureurs de plus en plus jeunes. "Si ce qui m'est arrivé peut servir à d'autres, pour qu'ils réagissent avant qu'il ne soit trop tard, alors j'aurais tout gagné", explique-t-il.

Je me demandais quel sens avait ma vie et pour être honnête, je n'en trouvais pas.

Publicité

Quand on a joint Théo Nonnez, ce jeudi après-midi, sa voix était claire, posée, il profitait du soleil au cours d'une promenade. Mais il n’en pas toujours été ainsi avec "des moments très compliqués" décrit-il avec pudeur. Jusqu’à ce jour de décembre 2020, où il fond en larmes sur son vélo : "J'en étais arrivé à ne plus prendre aucun plaisir. C'était devenu complètement une contrainte. J'étais à l'entraînement et je me demandais ce que je faisais là, pourquoi j'étais là. Je me demandais quel sens donner à ma vie et quel sens elle avait... et pour être honnête, je n'en trouvais pas. Oui, il y a une phase très, très compliquée, où j'ai touché le fond. Soit je continuais à m'enfoncer la tête et cela allait sans doute très mal finir soit je prenais les devants et je changeais. Le plus dur a été de l'admettre, de faire mon deuil comme on dit" raconte le Francilien. 

Mon entourage s'est beaucoup sacrifié, on m'a donné ma chance, je me suis beaucoup sacrifié aussi, je n'avais pas le droit de ne pas performer.

Et de nous décrire la spirale qui l'a happé et conduit à ne plus du tout se reconnaître : "chaque heure de sommeil compte, l'hygiène de vie doit être irréprochable, l'alimentation, tout est au millimètre. Aucun paramètre n'est laissé au hasard et cela rajoute beaucoup de pression__. Pour être honnête, je ne faisais plus rien de ma vie, à part du vélo. Tu manges, tu bois, tu dors vélo ! Je me suis éloigné de beaucoup de mes amis car ils avaient un autre train de vie que le mien, je ne pouvais pas me permettre la moindre sortie, je ne pouvais plus les voir. Je me mettais des barrières mentales pour ne pas me disperser. Par exemple, j'avais ou plutôt j'ai un grand plaisir, c'est de me promener, notamment dans Paris, faire des expositions, aller au musée mais quand on est cycliste de haut niveau, on ne peut pas se permettre cela car si tu vas marcher deux heures, le lendemain, tu vas le payer à l'entraînement : tu vas sentir que tes muscles ont travaillé et que tu n'as pas suffisamment récupéré. Et tu le paieras ensuite le dimanche en course. J'étais entré dans cette spirale négative où tu te prives de beaucoup de choses pour être au top, et j'ai fini par y perdre mon équilibre. Tout le monde performe, tu te dois de performer aussi. J'ai mon entourage qui s'est beaucoup sacrifié, on m'a donné ma chance, je me suis aussi beaucoup sacrifié, je n'avais pas le droit de ne pas performer. Je me devais de tout donner, d'être toujours à fond et du coup, c'est une pression que je me mettais. Et puis, c'est un peu un phénomène de groupe, on voit les coéquipiers ou les adversaires avec qui on courait plus jeune y arriver. Tu te dis qu'il faut réussir aussi." 

Aujourd'hui, Théo Nonnez fait preuve d'une lucidité impressionnante à seulement 21 ans, sur ce qui lui est arrivé et analyse cet engrenage infernal après en avoir beaucoup parlé et travaillé notamment, indique-t-il, avec le psychologue de son équipe, la Conti-Groupama-Fdj.

On voit des Evenepoel, Pogacar mais à côté, combien passeront à la trappe ?

Théo Nonnez, sur qui reposaient de nombreux espoirs depuis un titre de champion de France juniors en 2016, a donc fini par craquer. Impossible pour lui de s’épanouir dans ce culte de la performance qui s’immisce, alerte-t-il, même chez les plus jeunes : "Il y a un phénomène vraiment impressionnant dans le sport, dans le vélo mais pas que, où l'on se professionnalise de plus en plus tôt. Aujourd'hui, il y a des équipes cyclistes qui suivent des minimes, des petits qui ont 12-14 ans ! Moi, à mon époque, en juniors, il y a quatre ans, on s'entraînait de plus en plus, je n'ai pas eu vraiment d'adolescence, cela marchait bien alors, dès 16-17 ans, les perspectives de passer pro se profilent, on s'investit de plus en plus. On me disait qu'il fallait que je fasse attention de franchir un à un les paliers. Mais il y en avait déjà qui avaient  arrêté les études pour se consacrer totalement au vélo. Je trouvais cela aberrant. Sauf qu'un an ou deux plus tard, j'ai dû faire pareil parce qu'au bout d'un moment, tu n'as plus le choix. Tout le monde le fait et si tu ne le fais pas toi aussi, tu prends du retard. Et aujourd'hui, je vois que des juniors ont déjà signé des contrats avec des équipes World Tour (l'élite des équipes cyclistes). A 17 ans, ils sont déjà assurés de faire 3 à 4 ans chez les pros. Comment veut-on que les jeunes prennent le temps de grandir ? On voit des mecs qui gagnent des grands tours à 21-22 ans ! C'est quand même incroyable et il y en a de plus en plus. Eux réussissent à franchir les paliers mais il y aura aussi toujours des contre-exemples. On voit des Evenepoel, Pogacar et d'autres briller. Mais combien passeront à la trappe et seront fatigués, lassés comme on le sent déjà aujourd'hui ?"

Il y en a de plus de plus des cas comme moi. Un jour, cela va finir par exploser.

Inquiet, l’ancien champion se dit aussi aujourd'hui soulagé, "libéré d'un poids" d’avoir enfin pu parler ouvertement de son mal-être, aidé en cela par le médecin et le psychologue de son équipe pour mettre des mots sur ce qui reste tabou, la dépression des sportifs de haut niveau  : "Ce n'est peut-être pas une honte mais c'est mal vu dans un milieu où beaucoup rêvent de devenir pro de dire qu'on n'est pas épanoui là-dedans. Moi, je vivais cela, tu es pro, tu fais le métier rêvé, tu n'oses rien dire, c'est très compliqué de dire que ça ne va pas, de parler de son mal être, surtout dans un entourage où tout le monde vit vélo, pense vélo. J'avais peur de la réaction des gens et de ne pas être compris. Mais au final, je me rends compte que j'ai bien fait d'en parler. J'ai reçu de nombreux messages de soutien, des personnes, des jeunes cyclistes, des plus anciens, des sportifs, m'ont écrit pour me dire ressentir la même chose que moi. Il y en a de plus en plus des cas comme moi ! Un jour, cela va finir par exploser. Il faut en parler".  

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

Mais Théo Nonnez nous répète à plusieurs reprises ne pas vouloir se prendre pour un autre ou cracher sur ce qu’il a tant aimé. Il reste d’ailleurs le premier supporter de ses anciens coéquipiers. Il espère seulement que raconter ce qui lui est arrivé pourra servir à d’autres : "Ce que je veux dire, c'est qu'on a le droit de ne pas se sentir bien, de ne pas être épanoui. Ce n'est pas nous le problème ! Il y a moyen de changer des choses, d'adapter peut-être les méthodes d'entraînement, la vision du sport, pour se sentir bien ; je voulais que ma petite expérience serve à quelque chose". 

Quant à sa vie aujourd'hui, "il y a encore des moments pas toujours faciles mais je suis sur la bonne voie, j'ai plein de projets", conclue-t-il, rempli d'espoir. "Vivement la suite et cette nouvelle vie qui commence". Une nouvelle vie qu'il imagine toujours dans l'univers du sport, peut-être même du cyclisme, mais plus sur un vélo pour s'entraîner.