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Tour de France femmes : 70 ans de lutte pour la féminisation du cyclisme

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Jeannie Longo, qui remporte le Tour de France féminin en 1989, accompagnée du cycliste irlandais Stephen Roche.
Jeannie Longo, qui remporte le Tour de France féminin en 1989, accompagnée du cycliste irlandais Stephen Roche.
© Getty - NUTAN/Gamma-Rapho via Getty Image

Le Tour de France féminin aura-t-il enfin la place qu'il mérite dans le calendrier sportif ? Après une longue absence, il se tient cette année : 144 coureuses prennent le départ ce dimanche à Paris. Un retour salué, après près de 70 ans de combat pour l'égalité femmes-hommes dans le cyclisme.

Des années qu'on l'attendait. Le Tour de France femmes prend le départ dimanche 24 juillet avec 144 coureuses en lice. Après plusieurs éditions féminines sous différentes formes, dans l'ombre des hommes, cette nouvelle édition qui va durer une semaine mènera les coureuses de Paris jusqu'à La Super Planche des Belles Filles, dans les Vosges. Si cette course a lieu et se médiatise, c'est notamment grâce au combat mené par plusieurs cyclistes, professionnelles et amateures, pour féminiser le cyclisme.

Un premier Tour en 1955, pour un seule année

C'est seulement en 1955, soit 53 ans après le premier Tour de France, qu'un Tour féminin est organisé par Jean Leuillot. Il comporte cinq étapes dont un-contre-la-montre, avec quatre femmes sur la ligne de départ. C'est l'anglaise Mildred Jessie Robinson, surnommée Millie Robinson, qui remporte la course. Mais ce Tour ne sera pas renouvelé, victime du sexisme très présent dans le sport (à l'image de la société de l'époque). "Les femmes devront se contenter des épreuves existantes et du cyclotourisme, ce qui correspond beaucoup plus à leurs possibilités musculaires", écrit notamment le journal l'Equipe, comme le rappelle le blog mémoire du cyclisme.

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Il faudra attendre 29 ans (soit 83 ans après la première édition masculine) pour qu'un Tour féminin soit à nouveau organisé. Les femmes sélectionnées, au nombre de 36, courent les 50 ou 80 derniers kilomètres de l'étape des hommes. La cycliste Marie-Françoise Potereau était sur la ligne de départ en 1984 pour ce retour d'une édition féminine. "On profitait du même public que les garçons, des mêmes audiences", raconte-t-elle. Et si le sexisme est moins prégnant, de nombreux habitants ont toujours du mal à imaginer une femme sur un vélo : "J’entendais des gens sur le bord de la route qui disaient 'oh mais c’est des filles', d’autres répondaient 'non c’est des garçons'.” Et elle ajoute : "Pour nous c’était un vrai challenge, on ne savait pas si on allait tenir les trois semaines. On découvrait nos propres capacités et le monde sportif découvrait de ce dont les femmes étaient capables ! C’était aussi une reconnaissance, de cette considération qui nous était donnée."

Jeannie Longo, icône du cyclisme féminin

Ce Tour féminin révèle en 1985 la première icône du cyclisme féminin : Jeannie Longo. La Française remporte notamment les Tours féminins de 1987, 1988 et 1989. Celle qui a remporté plus de 1.000 victoires est encore aujourd'hui l'exemple du cyclisme féminin. Mais à l'époque, ses succès médiatisés n'empêchent pas un nouvel arrêt de l'édition féminine, en 1989, l'organisateur du Tour trouvant le format "trop contraignant économiquement" . Elle subsiste pendant trois ans comme "Tour de la CEE féminin" avant de totalement s'arrêter. Entre 1992 et 2009, il y également eu le Tour cyclisme féminin (appelé ensuite Grande Boucle féminine), lancé indépendamment par Jeannie Longo et Patrice Boué. Celle-ci permet de faire subsister l'édition féminine, mais la formule ne prend pas vraiment, entre les scandales de dopage et les interdictions de l'organisateur du Tour masculin d'appeler la course "Tour" ou de parler du "maillot jaune".

C'est dans les années 1990 que Marie-Françoise Potereau dit avoir pris conscience du chemin pour atteindre l'égalité femme-homme dans son sport. "Je pense qu’après le Tour de France, j’ai réalisé que je pouvais le faire. Que oui, on peut le faire, on peut prendre un poste, des responsabilités." Elle veut alors passer le concours pour devenir cadre technique dans la Fédération française de cyclisme, mais doit pour ça "attendre 1996", car il n'est n'est jusqu'alors pas ouvert aux femmes.

Le concours en poche, elle est la première femme à devenir cadre technique en région Rhône-Alpes. Mais elle subit les mêmes difficultés que sur le vélo : “Honnêtement, j’ai eu du mal à trouver mon premier poste. Je voulais être entraîneure dans une ligue et personne ne voulait me faire confiance. J'ai donc été dans un services des sports en attendant qu’un président me recrute.” Et les clichés ont la peau dure. “J'ai subi les parents qui téléphonent en disant qu’ils ne voulaient pas qu’une femme sélectionne les enfants. Sur les courses, on me demandait aussi si j’étais la kiné ou la femme du président.” Ces situations, Marie-Françoise Potereau veut tout faire pour les arrêter, alors elle s'engage. Et elle n'est pas la seule.

Une pétition récolte 96.000 signatures

En 2013, plusieurs cyclistes professionnelles, dont les championnes du monde et olympique Emma Pooley et Marianne Vos, lancent une pétition pour demander le retour d'un Tour de France féminin. Celle-ci recueille 96.000 signatures. Certes, il y a eu quelques éditions du Tour au féminin, mais elles manquaient "de parité, de couverture médiatique et de sponsors", précisent les coureuses. Avec cette pétition, elles veulent définitivement "briser les barrières qui empêchent injustement les athlètes féminines d'avoir les mêmes opportunités que leurs homologues masculin". En réponse, ASO organise alors La Course by Le Tour (organisée de 2014 à 2021), une courte épreuve en parallèle du Tour masculin, loin de convaincre les cyclistes.

La grande boucle accuse un sérieux retard en terme d'égalité femme-homme, là où le Giro, en Italie, a déjà sa course féminine. Et ce sont les femmes qui s'investissent pour que ça change. À l'image de Donnons des Elles au vélo, association qui s'est lancée pour "promouvoir le cyclisme au féminin" et "inciter à l'organisation d'un tour cycliste féminin médiatisé en France". "C’est en 2015 qu’on a eu l’idée de créer ce club féminin. Moi je viens de l'escalade, et je n’aurais jamais eu l’idée de faire du vélo si mon conjoint ne m’en n’avait pas parlé”, raconte Claire Floret, qui a co-créé l'association. "L’idée était de faire quelque chose de spectaculaire". Décision est prise de courir toutes les étapes du Tour de France masculin... avec un jour d'avance. "Au début personne ne voulait trop nous suivre, on se demandait si on allait boucler le projet, avec notre niveau amateur.” Pourtant, cette année encore, un groupe de neuf femmes et deux hommes de niveau amateur réalisent les mêmes étapes que les hommes, accompagnés momentanément par d'autres cyclistes.

Sur certaines étapes, ils sont rejoints par des cyclistes professionnels comme Bruno Amirail, de la Groupama-FDJ, présent dans le groupe mercredi 20 juillet. "Depuis trois ou quatre ans, le cyclisme féminin a bien évolué, avec beaucoup plus de choses mises en place. Pour le moment, en vélo, on voit peu de jeunes filles, donc pour l’avenir il faut que ça se développe", résume-t-il à la fin de son étape qui lui a permis de faire sa sortie d'entraînement.

Grand retour en 2022, pour de bon cette fois ?

Les courses féminines se développent, avec le Paris-Roubaix ou le Giro. Outre le Tour de France femmes, une nouvelle venue cet été : le premier Tour international féminin des Pyrénées, organisé du 5 au 7 août par l'Association Française des coureuses cyclistes et qui a notamment pour objectif de "lancer les filles dans la route vers le professionnel", précise la cycliste et créatrice de l'association Marion Clignet. Pourquoi cette nouvelle course ? “Le niveau a baissé faute de courses par étapes en nombre suffisant. On voulait mettre en avant notre beau paysage et montrer que les femmes peuvent s’exprimer en montage.” Dans sa carrière sportive, elle aussi a subi des inégalités. "Quand j’ai gagné mon premier titre, les gars touchaient 50 000 francs et nous seulement 15 000." Même constat quand elle a été championne du monde par équipe : les femmes n'ont rien eu, et "les hommes de l’année d’après ont eu des vélos" .

Encore du chemin à faire pour l'égalité

“Il manque 274 femmes dans la fédé si on veut la parité demain”, pointe Marie-France Potereau. "Aujourd’hui il n’y a plus qu’une femme présidente d'une fédération olympique, sur 78". Toute l'année, elle se bat pour pour plus mixité, dans le vélo et dans le sport en général : "Il y a de plus en plus de nouveaux sports, et il y a une telle concurrence dans les fédérations dans le champ d’offre de pratiques, qu'on peut justement exploiter le sport féminin dans la prise de licence et pour innover dans la pratique mixte.” Avec l'engouement pour Paris 2024 qui peut aider. “On a le poids de l’histoire qui est là mais on est en pleine évolution de la société”, ajoute-t-elle, en espérant pour les prochaines années "plus de femmes autour de la table (dans les clubs et fédérations) pour que les situations évoquées n'arrivent plus".

Ce Tour de France femmes, avec Marion Rousse pour directrice de course et 24 françaises sur la ligne de départ, est largement médiatisé et pourrait inspirer de nombreuses jeunes filles. C'est aussi l'objectif. Les sponsors commencent à s'intéresser au cyclisme féminin, tout comme les partenaires qui eux-mêmes "font la promotion de l'égalité femme-homme, donc eux aussi montent des équipes féminines, à l'image de la FDJ", note Marie-Françoise Potereau. Et pour faire évoluer le sport où "les femmes représentent seulement 10% des licenciés", pointe Marion Clignet, il faut mettre les jeunes filles au vélo le plus tôt possible. Cette année, pour le trophée de France des jeunes cyclistes, dans les catégories benjamin et minimes, Marie-Françoise Potereau a imposé avec sa fédération la mixité, et ça a été "un vrai succès”, assure-t-elle.

Entre économie, professionnalisation et médiatisation, de nombreuses femmes et nombreux hommes travaillent depuis plusieurs années pour qu'un jour, le cyclisme soit un sport mixte et pratiqué autant par des hommes que par des femmes, sur un pied d'égalité. Les avancées sont nombreuses (mais on partait de loin), et ce Tour des femmes 2022 devrait les aider à faire évoluer la pratique.