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Trafic d'antiquités : cinq questions sur la mise en examen de l’ancien directeur du musée du Louvre

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L'ancien directeur du Louvre Jean-Luc Martinez à Paris, le 10 mars 2016.
L'ancien directeur du Louvre Jean-Luc Martinez à Paris, le 10 mars 2016.
© AFP - ETIENNE LAURENT

Jean-Luc Martinez, l'ancien directeur du Louvre, a été mis en examen après sa garde à vue mercredi. Il est mis en examen pour "blanchiment et complicité d'escroquerie en bande organisée", dans le cadre d'une large enquête sur un trafic d'antiquités.

C’est un tremblement de terre dans le monde feutré du marché de l’art. L’ancien président-directeur du musée du Louvre, Jean-Luc Martinez, a été mis en examen mercredi à Paris pour "blanchiment et complicité d'escroquerie en bande organisée" dans une enquête sur un trafic d'antiquités du Proche et Moyen-Orient. L’homme à la tête de l'institution pendant huit ans était en garde à vue depuis lundi. Au départ de l’affaire, une stèle gravée au nom de Toutankhamon et quatre autres pièces. Jean-Luc Martinez a participé à l'expertise des œuvres, mais des doutes subsistent aujourd’hui sur leurs certificats d'origine.

Qui est Jean-Luc Martinez ?

Fils de concierge et d’un postier, Jean-Luc Martinez est un archéologue et historien de l’art reconnu. D’abord conservateur au musée du Louvre, il grimpe les échelons jusqu’à diriger le Louvre entre 2013 et l’été 2021. Il concourait pour un troisième mandat, mais le président de la République a finalement choisi de l’évincer pour préférer Laurence des Cars, ancienne directrice du musée d’Orsay. En 2015, alors que le patrimoine Syrien et Irakien s’écroule sous les bombes de la guerre, il signe un rapport pour la Président Hollande : "Cinquante propositions françaises pour protéger le patrimoine de l'humanité." Jean-Luc Martinez est aujourd'hui ambassadeur pour la Coopération internationale dans le domaine du patrimoine.

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Pourquoi a-t-il été mis en examen ?

Jean-Luc Martinez est soupçonné d’être lié à un trafic d’antiquités en provenance du Proche et du Moyen-Orient. Selon le Canard enchaîné, qui avait annoncé les gardes à vue, les enquêteurs cherchent à savoir s'il aurait "fermé les yeux" sur de faux certificats d'origine de cinq pièces d'antiquité égyptiennes acquises "pour plusieurs dizaines de millions d'euros" par le Louvre Abu Dhabi, l'antenne du musée parisien dans la capitale des Émirats Arabes Unis.

Quelles sont les pièces en question ?

Parmi ces pièces figure une stèle en granit rose, d’1,70 mètres, gravée au nom du roi Toutankhamon, le onzième pharaon de la XVIIIe dynastie de l’Egypte antique : "Un objet exceptionnel à plus d'un titre", selon l'égyptologue Marc Gabolde interrogé par le quotidien Le Monde. La stèle est intacte, ce qui est "inhabituel pour un roi dont, à l’exception de la tombe, les édifices ont été martelés", poursuit le quotidien. Cette stèle a été acquise par le Louvre Abou Dhabi en 2016, avec d’autres pièces, pour une somme globale de 15,2 millions d’euros. La stèle est au centre d’une tentaculaire enquête internationale concernant un trafic d’antiquités et les enquêteurs veulent savoir le rôle exact de l’ancien directeur du Louvre.

Quand a démarré l’enquête ?

Une enquête préliminaire portant sur des soupçons de trafic d'antiquités provenant de pays instables du Proche et Moyen-Orient a été ouverte en juillet 2018 et confiée à un juge d’instruction. Ce trafic concernerait des centaines de pièces et porterait sur plusieurs dizaines de millions d'euros. Les enquêteurs cherchent à savoir si plusieurs dizaines d’antiquités ont été pillées dans des pays en guerre ou instable depuis l’émergence des Printemps arabes : en Egypte, Libye, au Yémen ou en Syrie.

Ces pièces auraient été sorties de manière frauduleuse de leur pays d’origine et "blanchies" grâce à de faux certificats. Deux figures respectées du monde des antiquités de la capitale française sont soupçonnées d'avoir "blanchi" des objets archéologiques. Il s’agit de l’expert en archéologie méditerranéenne, Christophe Kunicki, et de son mari Richard Semper, marchand. Ils ont été mis en examen en 2020, après un retentissant coup de filet.

Leurs noms apparaissent dans un autre scandale, l'affaire du sarcophage du prêtre Nedjemankh. Vendu au "Met" de New-York en 2017 pour 3,5 millions d'euros par Christophe Kunicki, ce sarcophage a finalement été rendu solennellement à l'Egypte en 2019. Une enquête avait établi que l'objet avait été volé en 2011, année du soulèvement contre le président Hosni Moubarak. En 2016, si la stèle de Toutankhamon s’est retrouvée proposée à la commission d’acquisition du Louvre Abou Dhabi, c’est par l’intermédiaire de Christophe Kunicki. Les mêmes protagonistes sont donc au cœur de l’affaire de la stèle.

Quelle est la défense de Jean-Luc Martinez ?

"Jean-Luc Martinez conteste avec la plus grande fermeté sa mise en cause dans ce dossier", ont réagi auprès de l'AFP ses avocats Me Jacqueline Laffont et Me François Artuphel. "Il réserve pour l'heure ses déclarations à la justice et ne doute pas que sa bonne foi sera établie", ont-ils ajouté.

Deux éminents égyptologues français, Vincent Rondot, actuel directeur du département des antiquités égyptiennes du Louvre, et Olivier Perdu, égyptologue rattaché à la chaire d’égyptologie du Collège de France, avaient également été placés en garde à vue lundi. Ils ont été libérés sans poursuites à ce stade, d’après une source judiciaire contactée par l’AFP.