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Trafic de stupéfiants : à l'aéroport de Cayenne, les policiers tentent de limiter les voyages des "mules"

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L'aéroport international Félix Eboué de Cayenne.
L'aéroport international Félix Eboué de Cayenne.
© Radio France - Ariane Griessel

Alors que se tiennent, en Guyane, des assises de la sécurité en présence de trois ministres, les autorités locales espèrent des annonces pour faire face, entre autres, au trafic de stupéfiants. Reportage avec les policiers chargés de repérer les "mules" au départ de Cayenne.

Fin d'après-midi, à l'aéroport international Félix Eboué de Cayenne. Le vol d'Air France vers Paris a déjà décollé, les voyageurs présents dans le grand hall vitré se dirigent désormais vers celui d'Air Caraïbes. "Vous savez comment on l'appelle, ici ? Air Cocaïne !", glisse, l'air malicieux, un chauffeur de taxi. Car tout le monde sait, en Guyane, que les vols vers la métropole transportent quasi-systématiquement des "mules", ces personnes que les réseaux de trafiquants chargent d'emmener de la cocaïne vers l'Europe, parfois en la cachant dans leurs bagages ou habits, mais plus souvent en l'ingurgitant dans des petits emballages. Au risque de mourir si l'un d'eux éclate. Selon les estimations des enquêteurs, chaque avion transporte ainsi 15 à 20% de passagers porteurs de stupéfiants sous cette forme.

Pourtant, des contrôles sont opérés en amont des vols. Dès le hall de l'aéroport, dans la file menant à l'embarquement, les policiers vérifient les papiers et les motifs de déplacement de certains voyageurs. "Ce sont des contrôles aléatoires. S'il y a des raisons de supposer – car nous n'avons aucune certitude à ce niveau – que la personne voyage pour des motifs autres que ceux qu'elle nous précise, nous l'amenons vers nos collègues officiers de police judiciaire, qui vont approfondir le questionnement", explique un major de la PAF, la police aux frontières.

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Incohérences et refus de test

Dans la file, l'un de ses collègues s'entretient en sranantongo - le créole surinamais - avec une voyageuse qui semble avoir du mal à expliquer pourquoi elle s'apprête à traverser l'Atlantique, et qui lui a payé son billet. Elle sera mise à l'écart et conduite, avec d'autres personnes jugées suspectes, dans des préfabriqués installés à côté du bâtiment principal de l'aéroport.

Dans son bureau, un officier de police judiciaire ne cache pas ses doutes face au récit de la jeune femme en face de lui. "Elle me dit qu'elle habite à 'Portali', à Paris Nord. Je pense que c'est Porte d'Italie. Et elle regarde sans arrêt son dossier pour donner une adresse à laquelle elle est censée habiter, ce n'est pas cohérent". Son interlocutrice se voit proposer deux possibilités : soit faire un test qui, s'il est négatif, permettrait d'embarquer ou accepter un arrêté préfectoral qui lui interdit de remonter dans un avion vers Paris pendant cinq jours. La jeune femme choisit la deuxième option, quitte à perdre un billet d'avion à 1.700 euros. Interrogée, elle assure pourtant ne rien avoir à se reprocher : "Les gens disent qu'on a des choses, mais il n'y en a pas. Moi, je ne connais rien à tout ça, je voyage avec mon copain, c'est tout. Pourquoi est-ce que je ferais le test ?", dit celle qui s'abstient de prononcer le mot "drogue". La jeune femme ressort libre de l'aéroport. Si elle est porteuse de stupéfiants, elle sait qu'elle pourra les rendre à ses donneurs d'ordre.

Scanner corporel

Ce qui n'est pas le cas de ce jeune homme, nerveux, qui a reconnu avoir ingurgité des petits paquets. Lui a été conduit dans les locaux dédiés au placement en garde à vue, au sein du bâtiment principal de l'aéroport. Il sera ensuite emmené à l'hôpital, le temps d'expulser la marchandise, puis confié à la justice. Ils sont entre quatre et six, en moyenne, chaque jour, à passer dans ces locaux. "Ce qu'il nous faudrait absolument, c'est un scanner corporel, analyse le policier Rudy Naigre, dont les subalternes sont en train de traiter les dossiers de garde à vue. Cela nous permettrait de repérer plus facilement les mules. Et, en le faisant savoir, de freiner leur volonté de passer par Cayenne".

Ici, les "mules" font partie du paysage. Le recours à ces petites mains, souvent issues de milieux très modestes (la moitié de la population vit, en Guyane, sous le seuil de pauvreté, fixé à 600 euros), s'est fortement accéléré en 2015, quand les autorités néerlandaises ont décidé de renforcer les contrôles et interdiction de vols sur la liaison entre le Suriname et Amsterdam. Ce pays de près de 600.000 habitants, ancienne colonie néerlandaise, est l'une des principales portes d'entrée de la drogue colombienne vers l'Europe. D'abord via Amsterdam. Et donc, désormais, par la Guyane, vers Paris.

Un autre chauffeur de taxi dit s'apercevoir régulièrement que ses clients, à l'arrière, ont une respiration difficile, en raison des boulettes de drogues ingurgitées. Ailleurs, c'est un loueur d'appartement qui note que son logement est réservé pour une semaine, mais occupé une seule nuit, voire pas du tout : les trafiquants ont été empêchés pour une raison ou une autre, les mules ingurgiteront la marchandise ailleurs.

Expérimentation

Derrière ces destins individuels, des réseaux très organisés, majoritairement brésiliens. Quand le procureur de la République de Cayenne a annoncé, le 1er juillet dernier, une expérimentation de trois mois consistant à ne plus traduire en justice les personnes transportant moins de 1,5 kilo, certains ont crié au "laxisme". Les autorités locales, elles, ont fait les comptes : avec le temps nécessaire habituellement à l'"expulsion" de la drogue, la garde à vue, les moyens mobilisés pour surveiller toutes ces étapes, il est impossible de traiter plus de 5 à 6 cas par jour. Or, en se contentant d'interdire la personne interpellée d'aéroport pendant six mois, environ 2.000 personnes auraient été empêchées de prendre un avion vers la métropole le ventre chargé de drogue pendant la phase de test. Soit une perte d'environ 18 millions d'euros pour les organisations derrière ces trafics. Et un gain de temps pour la chaîne judiciaire, qui n'arrive plus à faire face, tant les tribunaux sont engorgés.

Reportage auprès des policiers qui tentent de repérer les "mules" à Cayenne

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