Ukraine : le combat de deux femmes pour documenter l'utilisation du viol comme arme de guerre

Publicité

Ukraine : le combat de deux femmes pour documenter l'utilisation du viol comme arme de guerre

Par
Les soldats russes sont accusés d'exactions, dont des tentatives de viol
Les soldats russes sont accusés d'exactions, dont des tentatives de viol
© AFP - STRINGER

C'est la première fois qu'elles témoignent en France. Après un passage à Londres et à Bruxelles, Iryna Dovgan et Alisa Kovalenko victimes d'exactions russes en Ukraine en 2014, veulent sensibiliser les dirigeants européens sur les violences sexuelles liées au conflit dans la guerre actuelle.

Le regard déterminé, la réalisatrice ukrainienne Alisa Kovalenko, 35 ans, n'a pas peur de raconter son histoire. En 2014, la jeune femme, diplômée de cinéma à l'université de Kiev, tournait un documentaire dans la région de Donetsk avec des militaires ukrainiens quand les séparatistes l'ont arrêtée à un check point. "Le chauffeur de taxi m'a dénoncée", raconte la jeune femme. "Ils m'ont sortie de la voiture, ravis d'avoir arrêté une soi-disant fasciste. Ils m'ont mise contre le mur et m'ont frappé les jambes. Mon corps est devenu une pierre".

Alisa est emmenée au centre administratif de Kramatorsk pour un interrogatoire. "J'ai compris que ce serait la fin". L'officier veut tout savoir, il menace de lui couper les doigts, de s'en prendre à sa famille et surtout son conjoint, un journaliste français. Alors elle invente une histoire, mais l'officier n'est pas dupe. Tard le soir, il l'emmène dans un appartement, l'oblige à se mettre nue et à se laver dans la baignoire, avant de lui tendre une serviette. Une fois dans la cuisine, il nettoie son pistolet, le charge de cartouches sous ses yeux. "Il prenait du plaisir à me voir comme ça. Il a essayé de me violer".

Publicité

Le récit d'Alisa s'arrête là, elle ne veut pas en dire plus. Juste ce commentaire : "Il faudrait tout un livre pour raconter ça". Au bout de quatre jours, la jeune femme est libérée grâce, dit-elle, aux pressions de son conjoint sur les autorités d'occupation. Alisa se perd alors dans le travail, tourne encore et encore avec sa caméra, elle part combattre au front. "Après ce traumatisme, je courais, je courais, je courais. Je n'arrivais pas à m'arrêter et à regarder l'intérieur de moi-même dans cet abyme personnel". Il lui faudra plus d'un an et demi avant de réussir à en parler pour la première fois à un metteur en scène allemand avec qui elle collabore. "C'était comme un psychologue, j'ai senti la confiance que je pouvais avoir en lui". C'est là qu'elle comprend l'importance de de parler de ces crimes à haute voix.

Alysa Kovalenko (à gauche) et Iryna Dovgan (à droite), avec leur interprète (au centre), de passage à Paris
Alysa Kovalenko (à gauche) et Iryna Dovgan (à droite), avec leur interprète (au centre), de passage à Paris
© Radio France - Gaële Joly

"Avant j'étais une femme, une mère, une grand-mère"

Depuis le début de l'invasion russe en Ukraine, le 24 février dernier, une centaine de plaintes seulement ont été déposées officiellement pour violences sexuelles auprès des autorités, et 46 enquêtes ouvertes pour crimes sexuels, annonçait le parquet général d'Ukraine le 17 novembre. "Une goutte dans l'océan", déplore Alisa qui peut compter sur la présence à ses côté d'Iryna Dovgan, la présidente du réseau Sema Ukraine, elle aussi victime de violences sexuelles, après avoir été détenue pendant cinq jours en 2014 pour avoir aidé des militaires ukrainiens. "Avant j'étais une femme, une mère, une grand-mère, une personne humaine, et puis en un instant tout a changé. Tu n'es plus rien et tu appartiens à ces gens".

Le visage encore marqué, Iryna Dovgan se bat désormais pour recueillir des témoignages de victimes, mais le travail est difficile. "J'arrive dans des villages où les maisons sont détruites, brûlées, et les gens me disent 'je viens à peine de retrouver le sommeil et je ne veux pas me rappeler de tout ça'. Je leur dis que nous le devons, car le mal ne sera jamais puni. Avec certaines personnes, je reviens une fois, deux fois et à la troisième, ils racontent des choses tellement horribles, que c'est moi qui en perds le sommeil."

Après Bruxelles et Londres, les deux femmes ont rendez-vous à l'Assemblée nationale avec la députée (Renaissance) des Français de l'étranger Anne Genetet, pour convaincre les parlementaires de continuer à fournir plus de moyens militaires à l'Ukraine, et espérer libérer au plus vite les zones occupées par les troupes russes. "Le monde entier doit continuer à soutenir l'Ukraine, il faut lutter contre la lassitude de la guerre", lâche Iryna Dovgan.