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Ukrainiens à Calais : les associations d'aide dénoncent la différence de traitement avec les autres exilés

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A l'auberge de jeunesse de Calais, où sont hébergés les familles ukrainiennes
A l'auberge de jeunesse de Calais, où sont hébergés les familles ukrainiennes
© Radio France - Rémi Brancato

Depuis le début de la guerre en Ukraine, 625 exilés sont arrivés à Calais et plus de la moitié d'entre eux attendent un visa pour le Royaume-Uni. La mairie a fait ouvrir une auberge de jeunesse pour les héberger. Une "hypocrisie" pour les associations qui demandent le même traitement pour les autres exilés du secteur.

Depuis le début de la guerre déclenchée par Vladimir Poutine, 625 Ukrainiens (au dernier décompte des services de l'État mardi) sont arrivés à Calais pour tenter de rejoindre le Royaume-Uni. "306 personnes ont été refoulées", détaille auprès de France Inter la sous-préfète de l'arrondissement de Calais, Véronique Deprez. La plupart tente de rejoindre leur famille déjà installée outre Manche. 

Mais les autorités britanniques exigent de détenir un visa avant d'embarquer sur un ferry ou d'emprunter le tunnel sous la Manche. Pour cela, il faut remplir un formulaire et se rendre à l'ambassade à Bruxelles ou Paris, une fois un rendez-vous obtenu pour enregistrer ses empreintes. "C'est bien là qu'est le problème", souligne la sous-préfète.

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Des Ukrainiens bloqués faute de visa britannique

"Ces personnes qui arrivent sur Calais, elles ont déjà fait des milliers de kilomètres, ce sont des familles, il y a des enfants et elles ont vécu des situations dramatiques, épouvantables. La seule chose qu'elles demandent, c'est de pouvoir passer en Grande-Bretagne. Or, elles trouvent une équipe des douanes britanniques, qui leur dit 'demi-tour'. On peut le comprendre la procédure en elle-même est compliquée", poursuit-elle.  

Le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, fustige même un "manque d'humanité" des britanniques. Ce mardi, Londres, conscient du blocage, propose d'installer pour les Ukrainiens un centre de demande de visas "dans le Nord de la France", sans doute à Lille, à une centaine de kilomètres de Calais.

"Je leur demande de raccourcir leurs délais ou de régulariser une fois que les familles ukrainiennes sont passées ou alors de mettre en place un dispositif plus rapide avec un accompagnement humanitaire", abonde la maire de Calais, Natacha Bouchart, soutien d'Emmanuel Macron, pour qui il faudrait même exempter les Ukrainiens de visa "pour accueillir de façon humanitaire".

Une auberge de jeunesse ouverte par la ville pour 136 Ukrainiens

En attendant, plus de 300 personnes sont donc forcées de patienter dans sa ville, à l'hôtel pour ceux qui en ont les moyens. Une dizaine proposent d'ailleurs des tarifs préférentiels. "On ne s'est même pas posé la question",confirme Delphine Rocca, directrice de deux établissements, dont le Brit Hôtel, qui n'accueille pas d'Ukrainiens pour le moment.

"Pour les personnes sans solution financière, elles sont orientées vers l'auberge de jeunesse", explique Natacha Bouchart, qui a fait ouvrir cet établissement, dont la ville est propriétaire, géré par un opérateur privé et fermé l'hiver. "Je remercie la directrice d'avoir bien avoir voulu ouvrir ce lieu."

136 personnes y sont accueillies, dont Misha. De nationalité britannique et vivant à Londres, il est parti en Roumanie récupérer son épouse, leur fils, sa belle-fille et son beau-père et n'a pas pu rentrer chez lui. "J'ai essayé de monter à bord du train dans le tunnel à la frontière britannique mais ils ont demandé des visas et nous ont obligés à retourner à Calais pour les obtenir", explique-t-il, visiblement fatigué, devant l'auberge de jeunesse : "Cet endroit, c'est gratuit pour nous et ça nous aide beaucoup." 

A propos du financement de l'opération, ni la maire de Calais ni l'État ne confirment prendre en charge les nuitées

Les associations d'aide aux migrants dénoncent une "discrimination"

Mais le dispositif fait grincer des dents, notamment les membres d'associations qui viennent d'ordinaire en aide aux exilés, présents en nombre dans des campements à Calais et dans la région. L'Auberge des Migrants, qui demande depuis des années un traitement égal pour tous les exilés envisage de porter plainte contre la ville et le gouvernement. "Un traitement inégal entre des personnes de sexe différents, de couleurs de peau différentes ou de religions différentes est un délit", dénonce François Guennoc, son président, dans une interview à France Bleu Nord.

Au micro de France Inter, Juliette Delaplace, chargée de mission "personnes exilées sur le littoral Nord" du Secours catholique, dénonce les entraves au travail associatif de la part des autorités : "On parle actuellement du 21e arrêté qui nous interdit de distribuer à boire et à manger sur les lieux de vie des personnes exilées", rappelle-t-elle. "Il y a quelque chose de très hypocrite à opposer comme cela des personnes en fonction du pays d'origine, et même une forme de discrimination : pour moi, c'est du racisme !", estime-t-elle, tout en saluant l'initiative prise pour accueillir les Ukrainiens, qui devrait, selon elle, s'appliquer à tous.

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"C'est chouette d'ouvrir des lieux pour héberger des personnes exilées", ajoute Marguerite Combes, coordinatrice dans le secteur des actions de l'association Utopia 56, qui s'insurge elle aussi contre l'absence de solution apportée aux autres exilés : "Il n'y a pas que des personnes qui viennent d'Ukraine ici, la situation est la même depuis 30 ans, on dénonce et on déplore cette différence de traitement et cet accueil à deux vitesses (...) On nous martèle qu'il n'y a pas de possibilité d'ouverture de lieux, alors qu'en fait, si... Cela montre bien l'hypocrisie de la situation ici !", s'agace-t-elle. 

Un "faux procès" pour la maire de Calais

"Cette comparaison n'est pas acceptable : les populations qui fuient l'Ukraine sont en situation régulière sur le territoire et elles ont toutes les conditions pour pouvoir continuer leur voyage", répond la sous-préfète, Véronique Deprez : "Je rappellerais que les autres migrants présents à Calais sont des personnes en situation irrégulière sur le territoire."

Natacha Bouchart, la maire de Calais, ajoute que les Ukrainiens obtiendront leur visa, selon elle, quand "les personnes migrantes qui sont aujourd'hui sur le territoire de Calais savent qu'elles ne pourront pas passer en Angleterre". "C'est un faux procès qui est fait par ces associations anti-collectivités et anti-système", se défend l'élue, pour qui "ces associations n'ont pas de leçon humanitaire à [lui] donner", estimant être "le maire qui a fait le plus de façon humanitaire"

Elle défend notamment l'interdiction des distributions de repas qui "sont là pour créer des incidents" et estime que les dispositifs de prise en charge de l'État sont suffisants.