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Un centre de détention accusé de "traitement inhumain et dégradant" sur des détenus vieillissants

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Entrée du centre de détention de Bédenac, en Charente-Maritime
Entrée du centre de détention de Bédenac, en Charente-Maritime
© Maxppp - BEP/SUD OUEST

Dans un rapport rendu public ce mardi, mais adressé aux ministères concernés dès le mois d'avril, le Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL) dénonce les conditions de détention du centre de Bédenac (Charente-Maritime), où des détenus vieillissants, parfois handicapés, vivent un calvaire quotidien.

C'est l'histoire d'un détenu de 150 kilos tombé à terre, ne pouvant être relevé et emmené à l'hôpital que deux heures et demie plus tard. Ou celle d'un détenu atteint de démence, surpris en train de manger des pièces soigneusement démontées de son réveil en plastique, avant de boire l'eau de ses toilettes. Ou celle de lits médicalisés trop larges pour passer les portes des cellules, qui condamneraient une quinzaine de détenus à une mort certaine en cas d'incendie.

Tout ça, les six contrôleurs envoyés par le CGLPL l'ont vu de leurs yeux en seulement une semaine passée dans le centre de détention de Bédenac, plus particulièrement dans "l'unité de soutien et d'autonomie" du site. Un lieu "initialement conçu pour accueillir des personnes détenues vieillissantes nécessitant d’être hébergées en cellule pour personnes à mobilité réduite (PMR)", qui est devenu selon leur rapport le théâtre de "traitements inhumains et dégradants", au point que le médecin généraliste du site a claqué la porte il y a quelques semaines pour des raisons éthiques.

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De vieux détenus envoyés de toute la France

Le premier contrôle du CGLPL, en 2011, était pourtant optimiste : le bâtiment en question allait être construit, et devait permettre "de préserver la dignité humaine des personnes détenues âgées et/ou handicapées". Le problème, c'est qu'entretemps, l'expérience de Bédenac a vu arriver des patients en perte d'autonomie de toute la France, sans moyens suffisants pour s'en occuper, la direction de l'administration pénitentiaire y envoyant à la chaîne "des personnes de moins en moins autonomes".

Le médecin généraliste parti, il n'y en a plus aucun pour s'occuper des détenus en question. Il n'y a le plus souvent "qu'une seule infirmière pour tout le centre de détention". Les surveillants "ne sont pas présents en permanence et aucun n'est formé pour ces types de prise en charge". Les cellules PMR "ne sont pas adaptées au public accueilli". Sans oublier "le manque de barre d'appui dans les couloirs, chambres et sanitaires", "les étagères trop hautes pour être utilisables depuis un fauteuil roulant", ou "l'absence de bouton d'appel accessible en cas de chute ou depuis le lit". Ces détenus, vieux, handicapés, déments ou désorientés, sont livrés à eux-mêmes et "les moins invalides aident ceux qui ne peuvent plus réaliser les actes élémentaires de la vie quotidienne".

Il s'agit des premières recommandations en urgence prônées par Dominique Simonnot, nommée Contrôleure des prisons le 5 octobre dernier. La procédure n'est utilisée que de façon exceptionnelle, pour les situations les plus graves. L'ancienne journaliste ne décolère pas. "J'ai été effarée, stupéfiée, et horrifiée de lire ce que les contrôleurs ont constaté parmi ces vingt détenus, d'une moyenne d'âge de 68 ans, et qui ne sont pas du tout autonomes. Huit sont en fauteuil, et pour passer du fauteuil roulant au lit, c'est au prix de contorsions énormes. Certains, incontinents, restent dans leurs excréments, puisqu'ils n'ont droit à la visite de quelqu'un pour les aider à se changer que deux ou trois fois par semaine", explique-t-elle à France Inter. "Est ce qu'on se rend compte dans quel état on laisse vivre les gens?" s'indigne Dominique Simonnot.

Une peur de la récidive qui frôle l'absurde

D'autant que, toujours selon le rapport du CGLPL, la plupart de ces détenus n'ont en fait plus grand chose à faire en prison, au vu de leur état de santé. L'année dernière, le médecin de l'unité sanitaire a ainsi "établi huit certificats médicaux préconisant une suspension de peine" pour raisons de santé. Mais le plus souvent, les procédures sont longues, et surtout mal renseignées sur l'état de santé des détenus en question : "Les magistrats sont confrontés à une pénurie de médecins experts, surtout psychiatres et à des délais d'expertise trop longs", précise le rapport. "Les notions de dangerosité et de risque de récidive, régulièrement retenues par les juges comme motif prépondérant de rejet, ne sont pas toujours analysées au regard de l'état physique de la personne détenue." Autrement dit, les libérations sont souvent refusées, par peur d'une récidive, pour des détenus parfois incapables de se déplacer, de manger ou de se laver seuls.

"Les audiences du tribunal d'application des peines ont lieu en visio, ou en l'absence des détenus" déplore Dominique Simonnot. "Moi, je pense que si les magistrats venaient sur place voir l'état des gens, leur regard changerait. Le problème est global : en France, les gens en fin de vie sont trop souvent laissés à l'abandon, que ce soit dans des EHPAD, dans des prisons, ou chez eux, tous seuls : ça doit nous poser des questions philosophiques et éthiques", s'alarme la Contrôleure_._

Dans sa conclusion, le CGLPL dénonce plus largement le fait "qu'aucune politique pénale [ne soit] mise en œuvre et aucune réflexion interministérielle entreprise pour rechercher des prises en charge adaptées" à ces détenus vieillissants. Et ce, alors même qu'il s'agit "d'un phénomène connu, qui ne peut que s'accroître en raison des politiques pénales tendant, notamment, au rallongement des délais de prescription". Actuellement, quatre détenus venus d'autres lieux de détention en France sont en attente d'une place à Bédenac.