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Un "climat délétère" à l'université : le sociologue Michel Wieviorka s'adresse à Frédérique Vidal

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Le rapport du sociologue Michel Wieviorka dresse un état des lieux des courants de recherche sur le racisme en France.
Le rapport du sociologue Michel Wieviorka dresse un état des lieux des courants de recherche sur le racisme en France.
© AFP - Ludovic Marin

Le rapport, adressé directement à la ministre de l'Enseignement supérieur, dresse un état des lieux de la recherche universitaire sur le racisme et de ses controverses, sans toutefois établir le "bilan" sur "l'islamo-gauchisme" à l'université, qu'avait réclamé Frédérique Vidal.

Dans un rapport de 75 pages intitulé "Racisme, antisémitisme, antiracisme, Apologie pour la recherche", remis ce jeudi à la ministre de l'Enseignement supérieur, et qui paraît aux éditions La Boîte à Pandore, le sociologue Michel Wieviorka s'adresse directement à Frédérique Vidal. Le rapport s'annonce comme une forme "d'éclairage" sur "l'islamo-gauchisme" qui, selon les déclarations de la ministre en février, "gangrène la société dans son ensemble", et auquel "l'université n’est pas imperméable".

En fait, c'est plutôt un état des lieux des controverses qui agitent la recherche sur le racisme. D'ailleurs le mot "islamo-gauchisme", ou son acception, n'y est pas défini. Michel Wieviorka, qui s'est saisi lui-même de la question, ne répond donc pas vraiment à la demande d'un "bilan" sur la présence d'un "islamo-gauchisme" à l'université, formulée par la ministre à l'époque. 

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Mais s'il est critique vis-à-vis de la position adoptée par Frédérique Vidal, s'immisçant dans un champs de recherche en débat au sein des sciences sociales, le directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) n'en prend pas moins ses distances avec les "dérives" actuelles de courants anti-racistes à l'université.

Un "climat infect" et "délétère" au sein des établissements de recherche et universités ?

Des "dérives" que Michel Wieviorka illustre avec quelques-unes de ses expériences personnelles, témoignant selon lui du "climat infect" qui "peut exister au sein d’un établissement de recherche et d’enseignement supérieur". La première se déroule en 2019, au cours d'un de ses séminaires à l'EHESS. "Une jeune femme bien blanche, bien éduquée et se disant suisse me traite de "mâle dominant blanc" devant mes étudiants", poursuit Michel Wieviorka "éberlué".

La cause ? Son refus de signer "une déclaration relative au supposé racisme de la ministre", Frédérique Vidal, venue quelques jours plus tôt dans l'établissement, avec le ministre de l'Education nationale, Jean-Michel Blanquer, pour inaugurer la plateforme internationale sur le racisme et l’antisémitisme de la Fondation Maison des Sciences de l’Homme, la FMSH, dont Michel Wieviorka est responsable. Le plan de la ministre Vidal était "accusé d'être "raciste" pour sa principale disposition : les étudiants étrangers paieront dorénavant des droits d’inscription beaucoup plus élevés, jusqu’à seize fois plus en master", raconte le sociologue. 

Un autre épisode se déroule en septembre 2018. Michel Wieviorka anime un séminaire auquel il a invité l'ancien ministre des Affaires étrangères, Hubert Védrine. Cette invitation provoque l'indignation de plusieurs chercheurs dénonçant le rôle qu'il a pu avoir, selon eux, dans le génocide des Tutsis au Rwanda. Un historien appelle même au boycott du séminaire.

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Ces épisodes, plutôt que de révéler un "islamo-gauchisme", relèvent à ses yeux de revendications "avancées sur un mode gauchiste et une vague, très vague présence des thématiques de la race et de l’intersectionnalité". "Le boycott ici n’a rien à voir avec un quelconque islamo-gauchisme__", affirme-t-il, mais plutôt avec "un climat délétère, où y compris des scientifiques détruisent le débat scientifique" et mettent "en cause des libertés académiques".

Un débat polarisé entre "postcoloniaux" et "républicanistes"

Michel Wieviorka distingue deux camps qui peuvent contribuer selon lui à dégrader le débat scientifique autour du racisme. D'un côté, "ceux qui parlent de racialisation", la "nébuleuse postcoloniale, identitaire ou intersectionnaliste", dans laquelle il situe par exemple le Parti des indigènes de la République (PIR). De l'autre, les "républicanistes", parmi lesquels il place le philosophe Alain Finkielkraut, la journaliste Caroline Fourest, ou encore les ministres Frédérique Vidal et Jean-Michel Blanquer.

L'un comme l'autre ne trouve pas grâce aux yeux du chercheur. Les "républicanistes" sont critiqués pour la faiblesse des travaux sur lesquels ils s'appuient pour dénoncer "l'islamo-gauchisme". Le sociologue voit dans leur dénonciation "virulente" du camp adverse une démarche "sans nuances" et sans "aucune perspective de débat autre que la polémique dans l’espace public". Le tout sur fond d'un universalisme "abstrait, ignorant de bien des réalités sociales et culturelles que la République s’avère impuissante à traiter politiquement depuis de nombreuses années".

Mal défendue selon lui, leur position critique vis-à-vis de la "nébuleuse "postcoloniale", "intersectionnaliste" et identitaire", n'en est pas moins justifiée pour Michel Wieviorka. Il porte un regard très sévère sur ce camp-là, dont les "usages politiques et militants sont vite consternants" et les références "souvent forcées, voire artificielles, et, de fait, empruntées à d’autres pays, à commencer par les États-Unis", inadaptées au contexte français, selon lui. 

Avec ses adeptes, dont certains glisseraient vers des dérives "mortifères, et aboutissent à l’idée d’une guerre des races"__, il deviendrait "de plus en plus difficile de communiquer, tant il faut ou bien se plier ici à des catégories faisant système et dessinant un espace plutôt refermé lui-même, ou bien renoncer à échanger". "Quiconque alors ne pense pas comme il faudrait est vite soupçonné et accusé d’être du côté des mâles dominants blancs. Et donc disqualifié", résume-t-il.

Michel Wieviorka reconnait tout de même un aspect positif à ce courant d'études du racisme : elles sont "soucieuses de décoloniser les savoirs" face à "l'ethnocentrisme de bien des recherches sur le racisme", et font preuve d'une plus grande ouverture "à des pensées et des orientations nées dans les pays du Sud".

"Où sont les bons et les mauvais antiracistes ?"

Entre ces deux pôles, "républicanistes" et "postcoloniaux", il y a une "conflictualité militante" sur le terrain idéologique et politique, où règne "l’excès, la polémique, l’invective, le sectarisme parfois aussi, sur fond de calculs politiciens qui n’arrangent rien". Des conflits qui ont "bien peu à voir" avec "de beaux affrontements théoriques" dans "un seul et même espace de débats" pouvant "animer la recherche en sciences sociales", estime-t-il. Aussi, "la recherche sur le racisme ou sur l’antisémitisme donne l’image d’un paysage transfiguré, avec de grandes difficultés à assurer communication".

Au sein de cet antiracisme "fragmenté", les uns et les autres s'accusent de promouvoir le racisme et donc "de produire ce qu'ils dénoncent. L’antiracisme des uns devient le racisme des autres, la confusion s’installe." Mais alors, "où sont les bons et les mauvais antiracistes ?", s'interroge Michel Wieviorka. Entre les deux camps qui s'affrontent, "il se construit un vide. Entre les deux, il est bien difficile de faire entendre sa voix__", conclut-il.