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Une association dépose plainte contre le maire de Saint-Denis pour trafic d’influence et corruption passive

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L'association MaMaMa occupe depuis mai 2020 cet entrepôt de Saint-Denis en Seine-Saint-Denis
L'association MaMaMa occupe depuis mai 2020 cet entrepôt de Saint-Denis en Seine-Saint-Denis
© Radio France - Hajera Mohammad

D'après nos informations, le maire de Saint-Denis Mathieu Hanotin et son deuxième adjoint aux sports sont visés par une plainte, déposée le 2 novembre dernier, par l’association MaMaMa. Mathieu Hanotin annonce porter plainte pour "dénonciation calomnieuse".

C’est une affaire dans l’affaire qui n’est pas près d’apaiser les tensions entre la ville de Saint-Denis et l’association MaMaMa. D’après nos informations, cette association a déposé, le 2 novembre dernier, une plainte auprès du procureur de la République de Bobigny, contre Mathieu Hanotin, le maire PS de Saint-Denis et contre son deuxième adjoint aux sports, Shems El Khalfaoui, pour "corruption passive", "trafic d’influence" et "non-dénonciation de crime ou délit".

La présidente de MaMaMa et trois autres femmes de l’association ont également saisi la justice pour "menaces d’atteinte à la personne, dont menaces de mort" et pour le "harcèlement moral" qu’elles disent avoir subi pendant plusieurs mois de la part de plusieurs autres responsables ou membres d’associations, proches du maire selon elles.

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Un entrepôt au cœur des tensions

L’association MaMaMa est lancée en mai 2020, après le premier confinement lié au Covid-19, pour aider les mères isolées à nourrir leurs bébés. Depuis, elle a aidé plus de 70.000 mères et nourrissons, de toute l’Ile-de-France, en leur distribuant des colis alimentaires mais aussi des vêtements, des poussettes, des jouets. Le maire de Saint-Denis de l’époque, le communiste Laurent Russier, met alors gratuitement à disposition de l'association un gigantesque entrepôt pour qu’elle puisse y stocker tous ces colis. Le local, appartient à la SEM Plaine Commune développement, le principal opérateur du développement du territoire de Plaine Commune, territoire présidé par Mathieu Hanotin. Il a vocation à être détruit en 2024 pour laisser place à de nouveaux logements.

Fin juin 2020, le socialiste Mathieu Hanotin bat Laurent Russier lors du second tour des élections municipales. Lorsqu’il arrive à la mairie, l’ancien député PS désormais maire assure de son soutien l’association MaMaMa et promet que la ville ne lui réclamera aucun loyer. Lors d’une visite à l’entrepôt, le 21 février 2021 (séquence filmée et que nous avons pu consulter) il réitère cet engagement : "Au-delà de la question de savoir si vous payez ou pas, moi je ne trouve pas ça normal qu’on porte sur votre charge un loyer de 20.000 euros de loyer mensuel (…) donc a priori, on n’est pas dans cette optique-là (…), il faut trouver une autre solution".

Les équipes de MaMaMa sont soulagées, d’autant qu’elles reçoivent un soutien actif de la nouvelle municipalité au début. Mais au fil des mois, les relations se tendent et la nouvelle équipe finit par leur réclamer un loyer de 18.000 euros, sous peine d’être expulsée du local. La mairie et la SEM assurent alors qu’il a toujours été clair que MaMaMa ne pouvait pas rester dans ces locaux voués à être détruits. Les équipes de MaMaMa alertent sur leur incapacité à payer une telle somme, mais rien n’y fait. L’association est assignée en justice par la SEM le 3 novembre dernier pour acter cette expulsion.

Mais rebondissement le jour de l’audience, celle-ci est renvoyée car de nouveaux éléments apparaissent dans cette affaire : les plaintes déposées par ces quatre femmes. Âgées pour la plupart d’une vingtaine d’années, ces bénévoles et salariées de MaMaMa que nous avons rencontrées, affirment avoir subi pendant plusieurs mois un "harcèlement moral", "des menaces de mort" et des "intimidations" de la part de cinq hommes, responsables ou bénévoles d’autres associations dionysiennes. Cinq hommes qui sont, selon ces plaignantes, des soutiens du maire, certains s’affichant même sur les tracts de campagne de Mathieu Hanotin lors des municipales de 2020. Parmi eux, Shems El Khalfaoui, vice-président d’une des associations à l’époque et devenu adjoint aux sports. Il est également visé par ces plaintes.

D’autres associations s’installent

Courant 2020, ces autres associations investissent une partie de l’entrepôt. Elles auraient reçu l’autorisation du maire "mais sans preuve de convention signée", assure Magali Bragard, la présidente de MaMaMa. Si au départ, les rapports sont cordiaux, ils se détériorent rapidement. "Ils nous font sentir qu’on dérange", explique la présidente.

À l’été 2021, Thierry Durieux le président de "La Petite Liberté", spécialisée dans l’aide alimentaire, aurait installé une partie du matériel de son entreprise de BTP au fond du local, bloquant notamment une issue de secours. Magali Bragard, lui fait comprendre que ce n’est pas normal. "Il a eu une réaction ultra-violente, à me dire une dizaine de fois 'je vais t’étrangler, je vais t’étrangler', et puis après c’est devenu quasi journalier qu’il vienne ici et qu’ils nous disent ‘on a les moyens de vous détruire, on va vous détruire’".

En janvier 2022, le même homme aurait également menacé Inès. C’était un dimanche, la jeune femme de 17 ans, alors en service civique, était la seule référente sur place : "Il est entré, m’a demandé les clés et il est revenu vers moi en disant de manière très agressive qu’une palette avait été déplacée et qu’elle bouchait l’accès à son local. Il m’a dit, ‘la prochaine fois, je n’irai pas voir votre boss, je taperai sur la première que je croise'. Ensuite, il revenait régulièrement les dimanches et moi j’avais toujours peur".

Inès, 18 ans, dépose plainte contre plusieurs responsables associatifs dionysiens pour "harcèlement moral" et "menaces d’atteinte à personne" notamment
Inès, 18 ans, dépose plainte contre plusieurs responsables associatifs dionysiens pour "harcèlement moral" et "menaces d’atteinte à personne" notamment
© Radio France - Hajera Mohammad

Joint par France Inter, ce dernier dément les événements rapportés par Inès. En revanche, il reconnait avoir prononcé "peut-être" les mots, "je vais t’étrangler", à l’encontre de Magali Bragard. "Mais c’était pas du tout dans le sens d’une menace de mort, c’est sorti de son contexte. Elle accusait une autre association de vol et je lui avais dit d’arrêter d’être malhonnête et j’ai sorti ces mots, je le regrette". Quant au matériel de chantier entreposé, il assure qu’il est utilisé par l’association. "On va parfois dans les quartiers pour apprendre aux jeunes à faire de la plomberie ou des petites travaux électriques."

Mais les violences verbales ne s’arrêtent pas à son cas, précisent les plaignantes. L’épisode le plus violent est raconté par Cécile (prénom d’emprunt) et se déroule en juin 2021. La jeune femme est prise à partie par un autre responsable associatif car le camion de MaMaMa est mal garé et gêne l’entrée de l’entrepôt. "Il était vraiment énervé, il a crié sur moi, sur les bénévoles. À un moment donné, il a commencé à mettre des coups de poings sur le camion, moi j’ai mis ma main entre la sienne et le camion et là, il m’a encore menacé il a mis sa main devant ma bouche, m’a dit ‘je vais te péter les dents". Cécile fait une crise d’angoisse, éclate en sanglots et va se réfugier dans les toilettes. L’homme l’aurait alors poursuivi jusque dans les toilettes et lui aurait répété en hurlant : "Je vais te péter les dents', 'tu ne sais pas à qui tu parles', 'je vais t’envoyer mes enfants pour que ce soit eux qui te pètent les dents".

Cécile, encore choquée par cet épisode, dit vivre avec "l’angoisse" quasi permanente de recroiser cet homme et les autres qui seraient parvenus à instaurer un climat de terreur dans l’entrepôt, à en croire Marie, (prénom d’emprunt). "Dès qu’il y a une voix d’homme, on se lève, on regarde par-dessus nos épaules. Il y a une hyper-vigilance quand on est sur place mais aussi quand on n’est pas là. Moi je consulte en permanence mon téléphone quand je suis chez moi pour être sûre que tout va bien pour voir s’il n’y a pas un message d’alerte de quelqu’un qui s’est fait agresser ou menacer, j’ai peur pour les autres."

Magali Bragard assure les avoir prévenus à plusieurs reprises de la présence de femmes, bénévoles ou bénéficiaires, dans le local, qui ont pour certaines été victimes de violences sexistes, en vain.

Des hommes qui revendiquent leur lien avec le maire

D’après la présidente de MaMaMa, tous ces hommes n’ont jamais caché leur lien avec le maire et l’équipe municipale. Au contraire, certains s’en vantaient et en jouaient. "L’un d’entre eux m’a sorti sa carte d’électeur un jour, il me l’a mise dans la figure en disant qu’il avait fait voter pour Mathieu Hanotin et qu’il avait voté pour Mathieu Hanotin et ce n’est pas pour que nous, on en profite avec ‘nos histoires de femmes’".

"Ils n’arrêtaient pas, tous, de répéter ce genre de choses : ‘moi j’ai appelé Hanotin, j’ai son 06, j’ai mangé avec lui hier… comme pour nous dire c’est nous-là qui avons le pouvoir". Thierry Durieux, rappellerait régulièrement aussi que son fils est élu au conseil municipal (c'est un élu de quartier). Plusieurs témoins présents dans l’entrepôt lors des tensions confirment. "Lui, il n’arrêtait pas de répéter ‘mon fils il est élu, mon fils il est élu, tout le temps", affirme Nicolas (prénom d’emprunt).

"On a prévenu tout le monde"

Mais si ces hommes revendiquent leur lien avec le maire, cela signifie-t-il pour autant que Mathieu Hanotin était au courant et les a couverts, comme le sous-entend l’association ? Difficile de le prouver mais Magali Bragard en est convaincue  : "Il ne pouvait pas ne pas savoir". Elle assure avoir alerté à plusieurs reprises, plusieurs de ses adjoints, et les services de la ville par email, textos, appels, et lors de réunions, mais rien n’a été fait pour éloigner à ce moment-là pour ceux qu'elles accusent de harcèlement moral. Nous avons pu consulté une partie de ces échanges.

Lorsque l’un des hommes menace Cécile jusqu’aux toilettes, la présidente envoie un sms le 11 juin 2021 à l’adjointe aux Solidarités et aux Droits des Femmes (par ailleurs conseillère départementale) : "On a une bénévole qui vient de faire un malaise après avoir été agressée par **** ! ! ! SOS Appelle moi". Puis le 12 juin, nouveau sms : "C’est la cinquième agression et c’est de plus en plus violent. Il faut trouver une solution. Ca ne peut plus continuer comme ça, c’est trop dur."

Katy Bontinck, la première adjointe de Mathieu Hanotin est aussi alertée à plusieurs reprises. Régulièrement, elle conseille à Magali Bragard de porter plainte au commissariat. Le 29 avril dernier, par exemple, Magali lui envoie un message pour dénoncer "à nouveau la violence de ceux qui nous agressent depuis plus d’un an". Elle lui précise : "J’ai mis plusieurs heures à m’en remettre, c’est glaçant, c’est insupportable, et il faut absolument que ça s’arrête". L’élue lui répond que "pour les agressions, cela relève de la police".

Alors pourquoi ne pas avoir porté plainte au moment des faits ? Magali et les autres plaignantes affirment avoir eu pendant longtemps "peur de représailles" de la part de ces hommes qui continuaient à venir dans l’entrepôt. Lors d’une nouvelle altercation avec la présidente, le 21 juillet 2022, l’un d’entre eux lui aurait lancé : "Tu peux écrire tous les mails que tu veux à la Mairie, ils ne les ouvrent même pas. Ils me racontent tout, donc laisse tomber… Tu vas arrêter de nous faire chier. Ici, on parle comme ça et si t’es pas contente, tu dégages, t’as compris ?"

Quant à Shems El Khalfaoui, il l’aurait "intimidée" durant l’été 2020 lui rappelant que son association était "moins légitime" que d’autres, comme celle dont il était alors vice-président. Selon l’avocate de l’association, de nombreuses preuves matérielles, ont été fournies avec la plainte transmise au parquet et elles prouveraient que Mathieu Hanotin savait. "Très concrètement, les faits reprochés aux élus sont d’avoir, de manière générale, accepté directement ou indirectement des promesses de soutiens électoraux des agresseurs des membres de MaMaMa, en échange de ne pas dénoncer les agressions dont ils étaient informés et d’une prise de position consistant à les expulser", précise Violaine de Filippis.

Magali Bragard est persuadée en effet que ce sont ses alertes et ses dénonciations répétées contre des soutiens du maire qui aurait poussé la municipalité et la SEM à prononcer l’expulsion de MaMaMa. "Plus on les prévenait qu’ont été agressées, plus les choses se tendaient avec les élus et ils commençaient à ne plus nous répondre. Puis on nous a demandé 18.000 euros par mois en sachant que c’était impossible (…) En fait on est punies d’avoir été des victimes."

En déposant plainte et en attaquant en justice le maire de Saint-Denis, elle dit vouloir mettre fin à ce sentiment "d’impunité". Elle dénonce des "liaisons dangereuses" et un "système" qui "pourrit la vie des associations dans les quartiers populaires".

Le maire dépose plainte pour "dénonciation calomnieuse"

Face à ces accusations graves, France Inter a tenté de joindre le maire Mathieu Hanotin ce lundi 14 novembre. Il n’a pas souhaité répondre à notre micro mais son équipe nous a transmis ce message de sa part : "C’est avec un grand étonnement que j’ai découvert par voie de presse, ce matin, la plainte déposée à mon encontre par l’association MaMaMa". L’élu nie les faits et affirme avoir mandaté ses avocats "pour qu’une plainte en dénonciation calomnieuse soit déposée le plus rapidement possible". Il poursuit : "Je laisse maintenant la justice faire son travail et je me réserve le droit de poursuivre en diffamation toutes celles et ceux qui véhiculeraient ces propos calomnieux et sans aucun fondement, autre que de porter atteinte à mon honneur, à ma considération et à la ville de Saint-Denis". Shems El-Khalfaoui n’a pas répondu à nos sollicitation

La première adjointe au maire, Katy Bontinck, nous a confirmé avoir été alertée par MaMaMa mais aussi par les autres associations qui partageaient ce local. "Depuis un an, les 4 associations en cohabitation sur le site nous faisait part de difficultés relationnelles, de conflits d'usages et d'insultes réciproques. Nous n'en n'avons jamais été témoin. Nous (élus et services, à l'oral et à l'écrit) avons donc à chaque fois répondu qu'il y avait un gardien sur site pour faire de la médiation et sécurisation et inviter les personnes nous disant être victimes d'insultes et de menaces à porter plainte". L'adjointe précise que les trois autres associations ont été relocalisées "avec signature d'une COP [convention d'occupation des lieux] et paiement d'un loyer pour régulariser leur situation et sortir de ces conflits". Elle se dit "outrée" aujourd'hui par ces plaintes déposées.

Une autre version de l'histoire

Quant aux quatre autres hommes visés par les accusations de menaces et de harcèlement moral, seul Thierry Durieux, le président de l’association de « La Petite Liberté », a accepté de nous répondre. "Mon fils est un élu de quartier oui et je connais Monsieur Hanotin, oui mais j’en parle pas ! C’est elle [Magali] qui m’en parlait toujours (…) c’est elle qui envoyait tous les jours des mails à la mairie de Saint-Denis pour critiquer les associations qui travaillaient sur le site". Pour lui, c’est MaMaMa qui a tout fait pour que les autres associations soient expulsées et avoir l’entrepôt pour elle toute seule. "Moi je respecte cette association et leur cause est très noble (…) j’étais prêt à prendre un seul côté [du local] et je lui ai dit [à Magali] prend l’autre mais elle n’a jamais voulu".

Quant à son soutien à Mathieu Hanotin, pendant la campagne municipale de 2020, il assume un soutien à "titre personnel". S’il a reçu des appels de l’adjointe aux Solidarités qui lui a demandé des explications, il assure en revanche n’avoir jamais reçu de coup de fil ou de message du maire au sujet de MaMaMa, preuve selon lui que ce dernier n’était pas au courant des tensions. "Honnêtement, vous pensez pas qu’il a autre chose à faire ?"

Face à ces deux versions contradictoires, une question demeure : les plaintes déposées par l’association MaMaMa et ces femmes seront-elles recevables ? Le parquet de Bobigny nous confirme qu’une procédure a été enregistrée le 2 novembre dernier pour des "faits de corruption", et que l’un des mis en cause visé est bien Mathieu Hanotin. "Cette procédure est actuellement en cours d’examen au parquet avant éventuelle saisine d’un service d’enquête."