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Une "hypothèse", des questions, peu de réponses : Off Investigation se penche sur le patrimoine de Macron

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La vidéo "enquête" de Jean-Baptiste Rivoire sur le patrimoine d'Emmanuel Macron dure 1h02
La vidéo "enquête" de Jean-Baptiste Rivoire sur le patrimoine d'Emmanuel Macron dure 1h02
© Radio France - dr

C'est une vidéo d'une heure qui est immédiatement devenue virale. Une auto-désignée "enquête", menée par le journaliste d'investigation Jean-Baptiste Rivoire, fait "l'hypothèse" qu'Emmanuel Macron a dissimulé une partie de l'argent qu'il a gagné chez Rothschild. Mais les preuves manquent à l'appel.

Est-ce une enquête, une hypothèse, une intuition ? Une vidéo publiée par le site Off Investigation, fondé par l'ancien journaliste de Canal Plus Jean-Baptiste Rivoire, a provoqué une avalanche de commentaires sur les réseaux sociaux depuis sa publication mardi soir.

Ce film est le 8e épisode d'une série consacrée à Emmanuel Macron, "un homme d'affaires à l'Élysée". Mis en ligne mardi, ce nouveau volet intitulé "Patrimoine de Macron, où sont passés les millions ?", a provoqué un afflux de connexions, à tel point que le site Off Investigation était difficilement accessible dans la soirée de mardi. Sur Youtube, la vidéo a été vue près de 220 000 fois en moins de 24 heures. Sur les réseaux sociaux, le hashtag qui accompagne la vidéo, #RothschildGate, a été mentionné plus de 200 000 fois.

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"Intéressante enquête… et affaire à suivre de très près", a réagi dans un tweet le candidat à la présidentielle Nicolas Dupont-Aignan.

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"Existe-t-il un accord entre Bercy et la banque Rothschild pour défiscaliser hors de France les honoraires de ses associés-gérants, comme l'affirme Off Investigation ?", a renchéri le député de La France insoumise François Ruffin. "Puisque ni l'Élysée ni Rothschild n'ont souhaité répondre, je repose la question." Même tonalité du côté de la conseillère régionale d'Ile-de-France Julie Garnier (LFI). "C'est plus possible d'avoir encore ces politiques en place", s'insurge-t-elle dans un tweet partagé plus de 200 fois.

La vidéo s'appuie sur plusieurs interlocuteurs. L'ancien ministre de l'Économie Arnaud Montebourg y décrypte le fonctionnement des banques d'affaires et notamment de la banque Rothschild. Hervé Martin, journaliste au Canard Enchaîné, raconte son scoop de 2017 sur le redressement fiscal d'Emmanuel Macron. Le journaliste Marc Endeweld, auteur de plusieurs livres d'enquête sur l'actuel président de la République, revient sur la carrière de banquier d'affaires d'Emmanuel Macron.

Au total, une petite dizaine d'interlocuteurs apparaissent dans ce documentaire. Dont Olivier Berruyer, un blogueur "statisticien" proche de la Russie qui décrypte sur son site "Les Crises" ce qu'il appelle la " propagande" des médias occidentaux. Et une "personnalité" anonyme, "proche de la banque Rothschild" qui permet à Jean-Baptiste Rivoire d'affirmer qu'Emmanuel Macron a sans doute (il n'a pas de preuve) profité d'un système de trust (probablement légal) permettant aux associés de la banque Rothschild ( dont il a fait partie de 2010 à 2012) de ne pas déclarer au fisc français une part de leur rémunération.

Quels éléments nouveaux susceptibles d'intéresser les électeurs français sont apportés par cette vidéo ?

Sur l'ISF du couple Macron, l'histoire est connue

L'enquête vidéo menée par le très expérimenté Jean-Baptiste Rivoire et un jeune journaliste, Gauthier Mesnier, revient d'abord sur des faits déjà évoqués dans la presse : le rattrapage fiscal auquel a dû se soumettre Emmanuel Macron, alors ministre de l'Économie de François Hollande. Jusqu'alors, le couple Macron estimait en effet ne pas être redevable de l'impôt sur la fortune, ayant évalué son patrimoine sous le seuil de l'ISF, fixé à 1,3 million d'euros. Mais, comme le révélaient en 2016 Mediapart et le Canard Enchainé, après un an et demi de discussions avec le fisc portant notamment sur la maison de son épouse au Touquet, Emmanuel Macron a dû déposer une déclaration rectificative. Montant du rattrapage : 6000 euros.

Selon la thèse défendue par les deux journalistes du site Off Investigation, c'est par calcul politique qu'Emmanuel Macron a sciemment minoré son patrimoine. S'afficher comme payant l'ISF "aurait fait tache" pour la gauche. Un impôt qu'il supprime d'ailleurs à son arrivée à l'Élysée.

Sur le patrimoine d'Emmanuel Macron, des questions

Autre document scruté à la loupe par les auteurs de cette enquête : la déclaration de patrimoine et d'intérêts que signe Emmanuel Macron en 2014, lorsqu'il est nommé à Bercy. Comment expliquer qu'il ne possède "que" 156 000 euros de patrimoine, après avoir gagné près de 3 millions d'euros au sein de la banque Rothschild entre 2008 et 2012 ? "Il a dilapidé l'équivalent d'un Smic par jour, ça en fait des caddies chez Picard et Franprix", ironise Olivier Berruyer dont la valeur ajoutée semble d'avoir converti la rémunération présumée du banquier d'affaires en smic par jour. Un avocat fiscaliste, s'exprimant de façon anonyme, estime quant à lui "indéfendable" le dossier d'Emmanuel Macron devant l'administration fiscale.

Déjà pointé du doigt en 2017 dans la presse (comme ici dans cet article des décodeurs du Monde), ce décalage entre le patrimoine déclaré d'Emmanuel Macron et sa rémunération comme banquier d'affaires a notamment conduit Anticor a saisir la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP). Celle-ci avait alors considéré que les contrôles menés "n’ont révélé aucun élément de nature à remettre en cause le caractère exhaustif, exact et sincère de la déclaration de M. Emmanuel Macron". Sur ce point, la vidéo de Rivoire pose des questions mais n'apporte pas de nouveaux éléments.

Sur le "deal" conclu chez Rothschild, une hypothèse

L'enquête de Off Investigation va plus loin en braquant les projecteurs sur le rachat par Nestlé de la branche nutrition infantile de Pfizer, en avril 2012. Un deal à 9 milliards d'euros dans lequel Emmanuel Macron, alors banquier chez Rothschild, a joué un "rôle clé", soulignent les auteurs de l'enquête. Et pour lequel l'actuel président de la République aurait gagné très gros, affirment-ils.

L'intuition de Jean-Baptiste Rivoire, c'est que les 720 000 euros déclarés à la HATVP ne représentent qu'une infime partie de ce que le banquier d'affaires a en fait touché. "C'est vraiment peau de chagrin", juge "un avocat fiscaliste parisien" s'exprimant de manière anonyme. Pour dérouler leur fil, les deux journalistes s'appuient surtout sur un autre témoignage, également anonyme, "une personnalité proche de la banque Rothschild" qui "a accepté de nous livrer en off les coulisses de ce deal", et dont ils ont fait la pierre angulaire de leur démonstration.

Cette "personnalité" estime ainsi que l'hypothèse selon laquelle Emmanuel Macron n'a pu gagner que quelques centaines de milliers d'euros sur cette transaction XXL n'est "qu'une histoire pour endormir les enfants le soir". Et de renchérir :

Tout le monde savait que c'était du pipo.

"Une rémunération de 5 à 10 millions aurait été quelque chose de minimum. Je n'en sais rien. Je dis que ça pose des questions", rebondit l'avocat fiscaliste Jean-Philippe Delsol.

Pour la source anonyme "proche de la banque Rothschild", le plus probable est donc que l'argent, en admettant que celui-ci existe, ait été versé dans un trust. "Je connais bien le système des associés gérants chez Rothschild", explique-t-elle, voix modifiée. "Ils ont chacun une sorte de petite société, un trust, mis à Jersey, Guernesey ou l'Ile de Man. On leur verse à peu près 20% de leur rémunération sous forme de paye classique, avec une feuille de paye, puis on leur verse les 80% restant dans un trust, anonyme."

Cette théorie n'est qu'une "hypothèse", reconnaît lui-même Jean-Baptiste Rivoire dans un entretien accordé à l'Humanité. "L’hypothèse de notre source, qui ne sait pas où serait le trust de Macron, soyons clair, c’est que Rothschild étant franco-britannique, ces structures opaques seraient installés à Jersey, Guernesey ou sur l’île de Man. Nous n’avons pas de preuve absolue mais, ce qui nous trouble, c’est que quand on contacte l’Élysée et Rothschild, avec des éléments précis, on n’a pas le début d’une réponse", explique le journaliste.

"Des faisceaux d'indices"

Contacté par France Inter, Jean-Baptiste Rivoire s'explique sur sa démarche :

On est ici dans le secret du système Rothschild, celui des associés gérants, qui est l'un des systèmes les plus secrets. On ne prétend pas forcément avoir toutes les preuves écrites. Simplement on fait de l’enquête, on a des faisceaux d’indices, des faisceaux de questions.

L'ancien responsable de l'investigation à Canal Plus insiste également sur le silence de l'Élysée, qui depuis le début de l'enquête n'a répondu à aucune des questions posées. "À un moment donné, il faut qu'ils s'expliquent sur cette disproportion. Si l'argent n'a pas été mis dans un trust, où est-il ?"

Un procédé qui, dans tous les cas, n'aurait rien d'illégal, explique le film, puisqu'il a fait l'objet par le passé d'un accord avec l'administration fiscale. Partant du postulat selon lequel Emmanuel Macron aurait bien touché de l'argent selon ce mécanisme - mais sans en apporter la preuve - la source anonyme estime qu'il n'y a rien d'illégal non plus à ne pas déclarer ces sommes dans une déclaration de patrimoine. "Puisque ce n'est pas à lui", mais dans un trust qui n'est pas à son nom. "Emmanuel Macron n'a pas menti, mais n'a pas dit la vérité vraie", résume-t-elle. Laissant au spectateur une impression de démonstration inachevée.

"Il n'y a rien", répond un conseiller d'Emmanuel Macron

"Rivoire est devenu un opposant politique, il fait ça tous les mois. Il le dit lui-même dans l’interview à l’Humanité, il n’y aucune preuve", réagit un conseiller d'Emmanuel Macron sollicité par France Inter. "Sa source ? Un salarié de Rothschild qui ne parle qu’en off, dont on ne sait rien. Il a tout déclaré à la HATVP en 2014, 2016, 2017, 2022. À chaque fois, c’est archi-contrôlé. Il y a rien. C’est classique ce genre d’attaque à ce moment-là de la campagne", tacle ce conseiller.

Contacté par France Inter, le journaliste Marc Endeweld nous précise qu'il n'a "pas vu" la vidéo dans laquelle il témoigne. Quant au journaliste du Canard enchaîné Hervé Martin, il se refuse à donner son avis "sur le travail d'un autre journaliste".

De son côté, la banque Rothschild a "formellement démenti" l'affirmation selon laquelle ses banquiers en France seraient rémunérés à l'étranger. "Les banquiers en France sont rémunérés en France", insiste le communiqué transmis à l'AFP.