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Vente record pour une basket : "C’est le seul actif financier que n’importe qui peut acheter"

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En décembre 2020, la maison de vente aux enchères Sotheby's avait mis en vente une paire de baskets estimé à 800 000 euros, fabriquée par Adidas et la manufacture Messein
En décembre 2020, la maison de vente aux enchères Sotheby's avait mis en vente une paire de baskets estimé à 800 000 euros, fabriquée par Adidas et la manufacture Messein
© AFP - Kena Betancur

Une paire de baskets Nike Air Yeezy 1, portée par Kanye West, a été vendue ce lundi 1,8 million de dollars. Décryptage de ce bien de consommation de masse devenu objet de spéculation avec Pierre Demoux, auteur de l'Odyssée de la basket, éditions La Tengo.

Les baskets sont aux pieds de tout le monde ou presque. Pour jeunes, vieux, femmes ou hommes : elles sont devenues des accessoires indispensables dans tout vestiaire. Au départ chaussures pour faire du sport, elles ont colonisé les défilés de haute couture et les maisons d'enchère. Régulièrement, les records de vente sont battus : le dernier en date a été établi par des chaussures Nike Air Yeezy 1 portées par la star américaine Kanye West. Elles ont été vendues 1,8 million de dollars (1,491 million d'euros) chez Sotheby's. Si bien qu'on peut se demander si certaines baskets, le nom français, appelées sneakers dans le reste du monde, ne sont pas devenues purement et simplement des objets de spéculation. Eléments de réponse avec Pierre Demoux, journaliste au journal Les Echos et auteur en 2019 du livre L'Odyssée de la basket, comment les sneakers ont marché sur le monde aux éditions Le Tengo.

FRANCE INTER : Qu'est-ce qu'elle symbolise cette nouvelle vente record pour une paire de baskets ? 

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PIERRE DEMOUX : Pour moi, c'est vraiment le côté spéculatif autour des sneakers actuellement, qui atteint des sommets inégalés avec cette paire là. Mais il y a tout un marché de la revente qui s'est développé depuis quelques années, qui ne cesse de prendre de l'ampleur. Et on voit que des modèles en édition limitée s'échangent sur des bourses de revente avec des prix multipliés par 2, 3, parfois 10 ou 20 par rapport à leur prix initial. Il y a tout un phénomène, même si là, ça concerne ce qu'on appelle le marché premium et quasiment le marché de l'art. Cette vente s'inscrit en tout cas dans ce contexte là. 

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Mais ces bourses, finalement, sont arrivées quand dans ce secteur ?  

Il faut savoir que la revente de sneakers a quasiment toujours existé. En fait, les collectionneurs des années 80 - 90 trouvaient des moyens de s'échanger des paires qui étaient disponibles dans certains pays et pas dans d'autres. L'élément majeur de "disruption", c'est Internet. Au départ, c'était des forums sur eBay, par exemple, où des communautés de fans de sneakers se sont retrouvées, et mettaient en ligne leurs modèles. Ce qui est apparu plus récemment c'est un phénomène quasiment de bourse, une sorte de CAC 40 des sneakers avec des sites comme Stock X par exemple. C'est la plateforme qui rassemble un peu tout le gratin des baskets aujourd'hui mais il y en a d'autres. Sur ces plateformes, il y a des cotations qui évoluent au jour le jour, en fonction de l'offre et de la demande. C'est surtout le cas sur certains modèles en édition très limitée, à chaque sortie d'un nouveau modèle. Voilà un outil qui s'est créé pour répondre à cet engouement autour de la basket, qui est devenue quasiment comme un actif financier. Il y a des gens qui vont acheter ces baskets uniquement dans le but de les revendre avec l'espoir de réaliser une plus-value derrière. 

Qui sont ces gens qui achètent ce genre de basket ? Est-ce que ce sont des investisseurs professionnels ?

Étonnamment, c'est vraiment très accessible : la basket est le seul actif financier qui ne nécessite pas d'avoir beaucoup de moyens pour l'acheter. N'importe qui peut l'acheter, un adolescent par exemple. Ensuite, il va poster son annonce sur Stock X ou n'importe quelle autre plateforme de revente. Et derrière, toucher une marge. Il y a beaucoup de jeunes qui font ainsi un petit peu d'argent de poche. Parfois, c'est beaucoup plus que de l'argent de poche. Il y a des modèles facilement accessibles à quelques centaines d'euros grand maximum. Il y a aussi des modèles très haut de gamme, qui peuvent se revendre à plusieurs milliers d'euros. Cela touche un autre public : soit des vrais collectionneurs, qui les achètent pour faire leur petit musée personnel, soit d'autres qui y vont en espérant faire une bascule dans une logique spéculative. Ils vont trouver un modèle dont il espère qu'il va prendre de la valeur dans quelques mois parce qu'il y a tel événement, telle ou telle nouvelle sortie, telle ou telle collaboration avec telle autre personnalité. 

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Pour le cas des baskets de Kanye West, elles ont été achetées par la plateforme Rares qui permet à chaque personne de posséder un petit bout d'une paire, un peu comme des actions en bourse. Est-ce qu'on est dans cette tendance de la spéculation ouverte à tous ? 

Il y a un peu de cette idée là, ce côté petits investisseurs qui s'allient pour peser, dans la même tendance que l'affaire Game Stop. Sur ce genre de choses là, ce qui est étonnant pour moi, c'est que les gens ne posséderont pas la paire, ne pourront pas l'avoir sous les yeux. Ils possèdent une fraction du patrimoine dématérialisé et certainement que, derrière, il y a une logique spéculative, ils espèrent que ce modèle là va prendre encore de la valeur. Cette stratégie là m'interroge. On ne sait pas trop ce qu'il y a derrière.

Mais ça va s'arrêter où ? Est-ce que ça peut continuer à augmenter comme ça de manière exponentielle ?

Je ne sais pas trop pour être honnête, je ne pensais pas que ça pouvait atteindre de tels prix. Je trouvais que, déjà, celles de Michael Jordan, vendues 615 000 dollars (509 500 euros), consistaient un plafond parce que c'est vraiment la personnalité indépassable dans le monde des sneakers. Que Kanye West vienne le doubler c'est un gros signal. Est ce que l'inflation pourra continuer ? Aujourd'hui, je vois pas d'autres personnalités capables de faire vendre ses sneakers à un tel prix. Michael Jordan incarnait vraiment les sneakers en tant que modèle sport, des modèles qu'il avait porté. Pour celles de Kanye West c'est son côté designer / influenceur / musicien / personnalité qui a conduit à ce prix. C'est aussi un cas qui montre que les sneakers ont depuis longtemps dépassé le terrain du sport et s'invitent dans le monde de l'art. En un an, les prix ont plus que doublé entre celles de Michael Jordan et celles de Kanye West, il y a une vraie tendance. Peut-être qu'une paire de sneakers portée par une personnalité encore plus tendance pourra les dépasser.