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"Verre à moitié plein ou à moitié vide" : trois féministes de trois générations font le bilan de #MeToo

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Liliane Kandel, Blandine Deverlanges et Shanley Clemot McLaren sont engagées pour les droits des femmes au niveau local, national ou sur les réseaux sociaux.
Liliane Kandel, Blandine Deverlanges et Shanley Clemot McLaren sont engagées pour les droits des femmes au niveau local, national ou sur les réseaux sociaux.

#MeToo a cinq ans. Pour l'occasion, France Inter interroge trois femmes, de trois générations. Quel regard portent-elles sur ce mouvement ? Quel chemin reste-t-il à parcourir ? "D'un coup, on a compris que ce qu'on pouvait vivre à l'échelon individuel était en fait collectif", dit Blandine.

Le mouvement #MeToo, né des révélations sur l'intouchable producteur hollywoodien Harvey Weinstein publiées le 5 octobre 2017, a cinq ans ce mercredi. À cette occasion, France Inter interroge trois femmes sur ce mouvement, ses conséquences et ses limites. Toutes trois sont engagées dans la lutte pour les droits des femmes, elles sont de trois générations différentes et regardent ce mouvement avec des approches différentes.

Shanley Clemot McLaren a 23 ans. Cette française a organisé avec quelques camarades un blocus de son lycée en 2017 pour dénoncer le harcèlement sexuel au sein de son établissement. Elle a ensuite cofondé l'association féministe contre le cybersexisme, StopFisha.

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Blandine Deverlanges a 54 ans. Elle vit à Avignon et enseigne la sociologie. Après la vague #MeToo, elle a lancé l'antenne locale d'Osez le féminisme dans le Vaucluse, puis le collectif de collage "L'Amazone Avignon".

Liliane Kandel a 88 ans. Elle est sociologue, engagée depuis les années 1970 dans le féminisme, avec le Mouvement de libération des femmes (MLF).

FRANCE INTER : Quel regard portez-vous sur #MeToo cinq ans après ?

Shanley Clemot McLaren : "C'était fou, ça a touché le monde entier et en même temps c’est venu jusqu’à moi, dans mon lycée de Pontoise. Cinq ans après, je vois #MeToo comme un tremplin, une main tendue, qui nous montre que le sexisme n’est pas quelques chose de privé, mais le fruit d’un système : le patriarcat. C’est une façon de nommer les choses et c’est important, cela permet de reconnaître ce que l’on a vécu, de comprendre et de guérir. La limite, c’est qu’on nous entend, mais on nous dit juste 'c'est bien, tu as témoigné'. Et finalement, aucun gouvernement n’a répondu de façon adaptée."

Blandine Deverlanges : "Quand la vague de tweets est arrivée, pour moi, ça a été un soulagement, comme un abcès qu'on perce. C'est horrible, mais 'ouf !', on se rend compte qu'on peut parler et qu'on ne nous demande pas de nous taire tout de suite. Et puis, d'un coup, c'était pour moi la compréhension que ce qu'on pouvait vivre à l'échelon individuel est en fait un phénomène collectif. Le collectif, la sororité, je les vois au quotidien depuis maintenant cinq années. Le mouvement a permis ça."

Liliane Kandel : "Je vois le verre d’eau à moitié plein et à moitié vide et je crains qu’il soit encore en train de se vider. À moitié plein parce que cela a été une explosion formidable de témoignages. On avait ça aussi dans les années 1970, au sein des groupes de conscience, quand l'une disait 'Je suis partie de chez moi car mon beau-père était trop insistant' et les autres répondaient 'moi aussi'. C'était une prise de conscience d'un problème collectif. Ce 'moi aussi' est très puissant. Mais le verre est aussi à moitié vide à cause de 'balance ton porc'. Avec le terme 'balance', on est dans la dénonciation, et très souvent invérifiable. C'est la destruction de ce que l'on a mis des siècles à inventer, à savoir le droit de la défense. Dans mon souvenir, dans les années 1970, on a nous aussi fait énormément de bruit autour du viol, mais on n’a jamais dénoncé nominalement, on n'a jamais fait de justice parallèle parce qu'on savait ce qu'étaient les procès populaires."

Qu'est-ce que ce mouvement a changé concrètement pour vous ?

Shanley Clemot McLaren : "#MeToo, c’est ce qui m'a sauvée. J'ai été victime de violences conjugales à la fin de mon adolescence. Je savais que quelque chose n'allait pas, je faisais des recherches sur Internet et j'ai commencé à voir que d’autres avaient vécu les mêmes choses que moi. Et quand #MeToo est arrivé, j'ai compris que ce n'était pas des témoignages isolés, mais un système et que cela allait devenir mon combat, de militer contre le patriarcat, contes les violences sexistes et sexuelles et pour les droits des femmes, et particulièrement chez les plus jeunes."

Blandine Deverlanges : "Je pense que j'ai toujours été féministe. Il n'y a pas un moment où je n'ai pas été consciente des inégalités entre les filles et les garçons, mais pour moi ça s'arrêtait là. Le mouvement #MeToo m'a permis de faire le lien avec les violences sexistes et le fait qu'être des femmes fait de nous des proies. Et pourtant, j'ai moi-même été victime de violences sexuelles dans l'enfance. #MeToo m'a vraiment ouvert les yeux sur le caractère collectif et systémique des violences sexuelles. Cinq ans après, je sais que la prise de conscience a été très douloureuse, très cruelle, mais aussi très mobilisatrice. À partir du moment où je me suis rendu compte qu'il y avait quand même un destin commun, je me suis dit que la lutte devait nécessairement passer par le collectif. C'est à ce moment-là que j'ai décidé de militer, et de lancer une antenne Osez le féminisme dans le Vaucluse, il y a un peu plus de trois ans. Et, par la suite, le collectif de collage "L'Amazone Avignon".

Liliane Kandel : "Au tout début de #MeToo, la plupart des féministes de ma génération étions fascinées par ce mouvement planétaire qui s'est fait en quelques minutes, par son efficacité technique. Pour la plupart, on s'est félicitées, en se disant que tout le foin que l'on a fait dans les années 1970 a permis de faire grimper le seuil de tolérance. Pour autant, on s’est rendu compte de différences avec les générations actuelles. Nous, nous n'étions pas dans une position de victime, on a enfoncé des portes. Ce que je lis aujourd'hui, c'est un discours de défense de ce qui existe plutôt qu'une conquête de nouveaux territoires."

Et dans cinq ans, où en sera le mouvement de libération de la parole initiée par #MeToo ?

Shanley Clemot McLaren :"#MeToo, c'est un héritage qu'on va continuer à porter. La génération qui vient va continuer de raconter ce mouvement, mais avec une nouvelle plume. Quand je discute avec ma petite sœur et ses copines, j’entends qu'elles nomment les choses et savent dirent non et mettre les limites. Mais même si elles ont ça, même si elles ont les outils, je sais que tragiquement, inévitablement, elles seront harcelées comme on l'a été parce que le harcèlement et les agressions, ça, ça n'a pas changé. C'est ça le challenge, le chemin qu'il reste à faire, c'est l'éducation des garçons et un changement systémique."

Blandine Deverlanges : "Il y a encore beaucoup de problèmes, mais je dirais que le problème principal, celui sur lequel vraiment on ne va pas lâcher, c'est l'impunité des agresseurs. Le mouvement #MeToo, c'est la dénonciation des violences sexuelles, mais les chiffres sont là. On a moins de 1% des viols dénoncés qui sont condamnés par la justice. Moi, je dirais que dans cinq ans, si on a fait enfin bouger ce chiffre et les autres, on aura progressé. Quand on sera capable d'appeler un violeur un violeur et qu'on arrêtera d'accuser les femmes qui dénoncent ces violences, peut-être que oui, on aura progressé."

Liliane Kandel : "Je voudrais qu’il y ait un peu plus de rires. Le MLF a été des années où on n'a pas arrêté de rire. J'aimerais les voir rire un peu plus, se dire qu'on n'est pas victime à vie, savoir que les choses, ici en France, peuvent changer - à la différence de l'Iran par exemple, ou alors cela se fait au prix du sang. Mais peut-être qu'il faut que chaque génération se fasse sa propre expérience. Au final, je pense que tout cela va se discuter avec des essais et beaucoup d'erreurs et qu'au bout du compte, il en sortira malgré tout, peut-être un peu plus de respect pour les femmes."