"Vladimir Poutine ignore que son armée est un tigre de papier", estime l'opposant russe Boris Akounine

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"Vladimir Poutine ignore que son armée est un tigre de papier", estime l'opposant russe Boris Akounine

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Boris Akouine est l'un des trois co-fondateurs du mouvement "True Russia", en opposition à Vladimir Poutine.
Boris Akouine est l'un des trois co-fondateurs du mouvement "True Russia", en opposition à Vladimir Poutine.
© Getty - Ulf Andersen

France Inter s'est entretenu avec Boris Akounine, l'un des plus célèbres écrivains russes contemporains. Il est l'un des co-fondateurs du mouvement "True Russia", créé par opposition à Vladimir Poutine. Il raconte son engagement et l'exil en Angleterrre.

Dès la déclaration de Vladimir Poutine à l’Ukraine, le 24 février 2022, la communauté russe en exil, d’abord sous le choc, s’est très vite interrogée sur la façon dont elle pouvait agir. D’abord pour venir en aide aux Ukrainiens qui ont fui les zones de combats, mais aussi aux Russes victimes de la répression dans leur propre pays. C’est ainsi qu’est né le mouvement " True Russia" ou "la Vraie Russie", par opposition à celle de Vladimir Poutine. Parmi les co-fondateurs de cette organisation, trois intellectuels et artistes de renommée internationale : le danseur Mikhaïl Barychnikov, installé à New York, l’économiste Sergueï Gouriev, qui vit à Paris, et l’un des plus célèbres écrivains russes contemporains, Boris Akounine, en exil à Londres. Entretien exclusif avec ce dernier.

FRANCE INTER : Dès la déclaration de guerre de Vladimir Poutine à l’Ukraine, il vous a semblé essentiel d’agir. Quelle est la raison d’être de ce mouvement russe anti-guerre et pro-démocratique ?

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Boris Akounine : "Dès le début de la guerre, nous avons eu le sentiment qu’il fallait agir. Nous nous sommes retrouvés, nous, les exilés russes, à vivre un stress intense, et c’est toujours le cas. Il est très vite devenu clair que le monde entier s’est mis à associer la Russie avec Vladimir Poutine. C’est pour lutter contre cette idée que nous avons nommé notre mouvement "Настоящая Россия", "la Vraie Russie", pour nous démarquer du pouvoir en place. De notre point de vue, Vladimir Poutine ne représente pas le pays, c’est un fou qui est temporairement à sa tête.

Malheureusement, dans le monde d’aujourd’hui, il y a peu de gens qui comprennent ça. Notre premier objectif a d’abord été d’aider les réfugiés ukrainiens, de collecter des fonds. Puis, au fil des mois, notre travail s’est élargi, et nous venons également en aide aux jeunes russes qui fuient le pays. Mais nous ne sommes qu’une organisation parmi tant d’autres."

Neuf mois après le début de la guerre, quel regard portez-vous sur la situation ?

"Si on regarde les choses d’un point de vue historique, ce que nous observons en ce moment est un drame colossal. Un drame que j’appellerais "la faillite du dernier empire". L’empire soviétique a causé sa propre perte en lançant la guerre avec l’Afghanistan, et l’empire de Poutine est en train de faire la même chose avec la guerre en Ukraine, une guerre qu’il ne peut pas remporter. Ce qui est en train de se passer est une tragédie. La Russie est en train de s’effondrer sous nos yeux. Pas la Russie en tant qu’Etat, mais je veux parler du pays, de sa culture.

Et nous, Russes en exil, avons tout le temps la sensation de ne pas faire assez, de ne pas agir suffisamment. On pense tout le temps à ça. Cette guerre est une catastrophe. Et malheureusement, je pense que le pire est encore à venir. Poutine, dans sa descente aux enfers, peut encore descendre de quelques marches. Je pense que Vladimir Poutine mettra bientôt le pays sous état d’urgence, c’est devenu inévitable. Et ensuite, il lui restera plus qu’un seul moyen pour faire peur : l’arme nucléaire."

Vladimir Poutine est arrivé au pouvoir en Russie il y a plus de 20 ans. Comment en est-il arrivé à attaquer l’Ukraine ?

"Ça fait déjà longtemps qu’il a développé une sorte de conscience mystique. Il se pense directement en contact avec une puissance supérieure. Il se considère comme un Grand Homme, comme l’Élu, quelqu’un qui est entré dans l’histoire. Vladimir Poutine a inauguré, à l’entrée du Kremlin, un monument, une immense statue en hommage à un autre Vladimir, Vladimir Le Saint. Quand le premier passe en limousine, le deuxième le bénit avec sa croix… Poutine se dit : 'Je suis Vladimir… et voilà mon double. À nos pieds, tous les autres sont minuscules. "

Vladimir Poutine a décidé de remettre sur pied l’Empire soviétique. Il l’a souvent dit : pour lui, la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle a été l’effondrement de l’URSS, et donc il veut la rétablir. Sans comprendre du tout que son économie représente seulement 1,5% de l’économie mondiale et que son armée est un tigre de papier. Il faut bien comprendre une chose : les personnalités comme la sienne ne supportent pas d’être entourées par des gens trop brillants. Ces derniers sont écartés peu à peu, et à la fin, il ne reste que les plus serviles. Il est entouré de personnes étroites d’esprit, petites, carriéristes… Et il a l’impression que le monde entier fonctionne de cette façon. C’est ce qui explique d’ailleurs son erreur magistrale à propos de Zelensky et de l’Ukraine. Il pensait vraiment qu’ils allaient tous prendre peur et renoncer."

Comment la communauté russe en exil, de plus en plus nombreuse, peut-elle agir depuis l’extérieur pour le pays ?

"Avec la guerre, il y a d’abord eu une priorité : aider les Ukrainiens. C’est ce qu’il faut faire, c’est absolument nécessaire. Mais en tant que Russes, il y a un travail que personne ne peut faire à part nous : la mise en place d’un dialogue avec les Russes en Russie. Cette dictature finira par s’effondrer quand les Russes la rejetteront, pas avant. C’est la seule issue possible.

Mais je suis convaincu qu’une propagande trop directe ne fonctionne pas pour s’adresser à eux. Parce que quand on s’adresse à des gens qui n’ont aucune culture politique, leur parler avec des slogans politiques ne sert à rien, cela ne convainc personne. Dire que la guerre, la dictature, c’est mal, ne donne rien. Et c’est là que la culture entre en ligne de compte. Ce qu’il faut faire par exemple, c’est écrire une chanson. Une chanson qui amène ceux qui l’écoute à se dire : oui, la guerre, c’est dégueulasse. Ou alors, leur faire lire un roman qui leur fait comprendre de l’intérieur comment Poutine et son entourage se comportent. C’est avec le soft power qu’on fait avancer les choses."

Abreuvée de la propagande du Kremlin, diriez-vous que la population russe vit aujourd’hui dans un monde parallèle ?

"Psychologiquement, on peut le comprendre. C’est, pour les masses, un mécanisme de protection. Les gens veulent bien croire la propagande, parce que c’est plus confortable. S’ils commencent à comprendre qu’ils vivent sous un gouvernement criminel, ça devient vite insoutenable pour eux. Soit ils se voient comme des lâches qui n’agissent pas, soit ils doivent alors agir, sortir dans les rues, détruire leurs vies, perdre leur travail, aller en prison. C’est beaucoup plus facile de se dire : la vérité doit être quelque part entre les deux… qu’en Russie, bien sûr, tout n’est pas rose, mais que ça ne va pas si mal. Que Poutine, ce n’est pas ce qu’il y a de mieux, mais que s’il n’était pas là, qui d’autre pour diriger le pays ? Ce sont des mécanismes qui fonctionnent très bien à l’échelle d’un pays. Nous avons déjà connu ça à l’époque soviétique."

Avez-vous le sentiment d’avoir déjà réussi à faire passer votre message en Russie ?

"C’est encore tôt pour le dire. Malheureusement, personne ne nous aide dans cette voie, bien au contraire. Parce que l’état d’esprit qui règne, c’est de dire que tous les Russes sont mauvais. Nous, ce que nous essayons de leur dire, c’est : on n’est pas contre vous, mais contre Poutine. On est de votre côté, on souhaiterait vous voir libres. C’est une guerre pour votre liberté que nous menons. Voilà. Et ce message, côté Occidental, manque terriblement. C’est même une catastrophe ! C’est comme si le monde entier c’était mis d’accord pour aider Poutine ! Je m’explique : à l’heure où les Russes sont rejetés dans le monde entier, il est dans son intérêt de leur montrer qu’ils n’ont en fait nulle part où aller, excepté… de revenir vers lui ! Ils doivent même revenir à genoux devant lui. J’ai le sentiment que le monde entier aide Poutine à transformer le pays en un immense camp assiégé."

Pourtant, des centaines de milliers de jeunes hommes ont réussi à fuir le pays, notamment au Kazakhstan, en Géorgie et en Arménie...

"Ils ont fui la Russie parce qu’ils ne voulaient pas devenir des meurtriers. Ils ne veulent pas faire partie de l’armée de Poutine. Et qu’est-ce qu’il se passe pour eux ? Personne ne veut d’eux ! Ils commencent même à revenir en Russie, parce qu’il n’y a pas d’issue ! Et où reviennent-ils ? Dans l’armée de Poutine ! Parce qu’ils ont compris : personne n’a besoin d’eux ! Ces Russes, qui ont voulu fuir la Russie savent que c’est presque impossible en réalité. Si tu fuis, tu ne peux vivre nulle part. Tu n’as le droit de vivre nulle part. Partout, tu rencontres d’autres personnes qui fuient Poutine… Mais il ne faut pas haïr ces Russes qui fuient aussi, ça ne sert à rien. Au contraire ! Il faut les soutenir. Cette situation, de mon point de vue, va permettre à Vladimir Poutine de se maintenir encore au pouvoir encore longtemps. Et c’est un gros problème."

Pensez-vous qu’un jour Vladimir Poutine pourra être jugé pour crimes de guerre ?

"J’espère vraiment que les projets mystiques de Vladimir Poutine finiront par être punis, qu’on verra qu’il existe un Dieu, et que Poutine répondra de ses actes. Je ne suis même pas sûr de lui survivre. Ceci dit, ce n’est pas si important. Ce qui est important, c’est ce qui va se passer dans le monde dans les mois et les années qui viennent, ce que vont devenir les quarante millions d’Ukrainiens qui vivent en ce moment la guerre, et les cent quarante millions de Russes. Je me soucie peu au fond de ce qui se passera pour sa petite personne."