Publicité

Vote en détention : "Il ne faut pas laisser les autres décider à notre place"

Par
La cour du centre pénitentiaire de Réau (image de l'Administration pénitentiaire)
La cour du centre pénitentiaire de Réau (image de l'Administration pénitentiaire)
- Ariane Griessel

Après avoir pu voter par correspondance pour les élections régionales et européennes, les personnes détenues ont, pour la première fois, la possibilité de se prononcer par ce vecteur pour l'élection présidentielle. Au centre pénitentiaire de Réau, le vote avait lieu ce jeudi.

Voter, pour André*, "c'est une liberté". Et comme les libertés sont rares, en détention, "il faut la préserver". André fait partie des 220 hommes et femmes, sur les 650 que compte le centre pénitentiaire de Réau (Seine-et-Marne) qui ont décidé de se prononcer par correspondance pour l'élection présidentielle. "Vote par correspondance" signifiant que l'établissement se charge ensuite de transmettre leurs bulletins . Une possibilité qui leur est offerte pour la première fois. "Tout ce qui parle de justice nous concerne, il ne faut pas rester insensible à ça. Et ne pas rester insensible non plus à ce qui se passe dehors : il y a encore un monde, pour nous, derrière", poursuit cet homme, qui a été chargé, dans le cadre d'un "atelier citoyenneté", de sensibiliser ses co-détenus au scrutin. "Beaucoup étaient intéressés", note-t-il.

Il faut du temps, pour voter, en détention. Du temps pour faire venir étage par étage, bâtiment par bâtiment, les petits groupes d'électeurs, et leur faire franchir les différents sas de sécurité. Du temps, ensuite, pour acheminer les bulletins des 188 prisons de France (outre-mer comprise) jusqu'à la Direction de l'administration pénitentiaire, au ministère de la Justice, place Vendôme, au cœur de Paris, où ils seront dépouillés. Pour toutes ces raisons, dans les établissements pénitentiaires, le vote a lieu dans la semaine qui précède le dimanche officiel d'élection. A Réau, le second tour s'est donc déroulé ce jeudi.

Publicité

Isoloirs, urnes, et deux enveloppes

S'il n'y avait les bruits de clés, de sonnettes, de portes, et les nombreuses grilles qui font le décor d'une prison, le bureau de vote, installé dans le gymnase de l'établissement, a, à première vue, tout d'un lieu d'élection classique : deux isoloirs ("grâce aux maires", précise le directeur adjoint Thomas Benesty), une urne, et les traditionnelles petites enveloppes bleues dans lesquelles glisser son choix.

Mais, particularité du vote par correspondance, les électeurs doivent ensuite mettre l'enveloppe contenant leur bulletin dans une autre, sur laquelle ils inscrivent leurs nom, prénom, numéro d'écrou, et leur établissement pénitentiaire. "Nous n'allons pas faire nous-mêmes le dépouillement, explique Thomas Benesty. Cela permettra donc, au moment du dépouillement, d'identifier que la personne détenue est bien inscrite sur la liste électorale nationale. Les enveloppes sont conservées sous coffre jusqu'à ce qu'un transporteur vienne chercher le tout". Une fois les vérifications faites, l'enveloppe bleue sera dépouillée avec les autres.

"On est détenus, mais nos familles sont derrière nous, ça les concerne aussi", explique un jeune homme qui vient de glisser son enveloppe dans l'urne, tandis qu'un autre insiste : "Je fais de la détention, mais je suis quand même un citoyen, donc je fais mon devoir de citoyen, celui de voter". "Bien qu'on soit en prison on se sent concernés par les élections. Ce sont quand même des personnes qui ont une influence sur notre vie. Il faut voter, on ne peut pas laisser les autres décider à notre place", explique, à son tour, un troisième.

Au fond de la salle, Marie, en service civique, surveille le déroulement des opérations. Elle a co-organisé le scrutin à Réau et y anime régulièrement les ateliers "civisme". "L'Administration pénitentiaire leur a dit qu'il y avait la possibilité de s'inscrire sur les listes électorales, pour ceux qui avaient la nationalité française et n'avaient pas été radiés. Ceux qui voulaient être inscrits nous ont envoyé leur dossier, et, ensuite, ont choisi comment ils souhaitaient voter : par correspondance, procuration, ou une permission de sortie". Sur les 220 qui ont choisi le vote par correspondance, 185 se sont déplacés jusqu'au gymnase pour le premier tour. "Certains étaient très fiers de dire qu'ils votaient pour la première fois", se souvient Marie.

"Il faut préparer notre sortie"

"Pour une fois je me suis intéressé, j'ai regardé les débats à la télé, et je me suis dit 'pourquoi ne pas voter'", explique un jeune homme de 26 ans qui se prononce pour la première fois. Son co-détenu, pour qui la démarche est également inédite, y voit "une question de principe" :"Il faut que les gens se réveillent, c'est un droit, on a tous le droit de le faire, donc faut y aller. Je pense qu'il faut préparer notre sortie, on est tous concernés", tandis qu'un autre ne voulait pas "laisser s'échapper trop de voix dans les extrêmes". "Ce qui se passe à l'extérieur, ça a aussi des répercussions à l'intérieur, les futurs ministres, que ce soit macronistes ou lepénistes, ce n'est pas pareil, ça a un impact pour nous aussi, ce n'est pas la même politique, ajoute-t-il. Et puis on pense aussi être à l'extérieur dans moins de cinq ans, quand même !"

Dans toute la France, 13.672 personnes détenues ont fait le choix de s'inscrire au vote par correspondance, dont 10.234 ont voté par ce biais au premier tour. Bien que les opérations de se déroulent en semaine, le dépouillement, lui, aura lieu dimanche, pour tous les établissements, près de la place Vendôme. Au premier tour, les électeurs détenus ont placé Jean-Luc Mélenchon en tête (46%), suivi de Marine Le Pen (20%) puis d'Emmanuel Macron (19%). Des résultats intégrés au très chic premier arrondissement de Paris, où se situe le ministère de la Justice.

*Le prénom a été modifié

A ECOUTER : reportage le jour du vote par correspondance au centre pénitentiaire de Réau

2 min