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Yann Moix publie "Reims", livre intense qui sent le soufre "comme les gens que j’ai toujours aimés"

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Dans Reims, Yann Moix revient sur le jeune homme mal dans sa peau qu’il a été.
Dans Reims, Yann Moix revient sur le jeune homme mal dans sa peau qu’il a été.
© Getty - Gamma-Rapho / Laurent KOFFEL

Rescapé du scandale qui a accompagné la sortie d’"Orléans", le livre où il racontait son enfance maltraitée, Yann Moix fait son retour en librairie. Il publie "Reims", le roman de ses vingt ans, deuxième d’une série de quatre livres.

À l’automne 2019, on parlait de Yann Moix pour le prix Goncourt. Il venait de publier Orléans, où il racontait son enfance brutalisée. Des querelles familiales étalées sur la place publique et surtout la réapparition de vieux dessins antisémites l’avaient obligé à interrompre la promotion de son livre. 

Dix-huit mois après le scandale, Yann Moix publie Reims, le roman de ses vingt ans. Suivront Verdun et Paris. L’ensemble constituera une tétralogie intitulée Au pays de l’enfance immobile. 

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Dans Reims, Yann Moix revient sur le jeune homme mal dans sa peau qu’il a été. Il raconte son amitié avec un jeune néonazi et ses errements de jeunesse. Un livre puissant qui démontre une nouvelle fois que vingt ans n’est pas le plus bel âge de la vie.

9 min

Le rendez-vous a lieu dans les bureaux de son éditeur, Grasset. Difficile de dire s’il est nerveux avant cette interview, l’une des premières qu’il accorde après le scandale qui l’a obligé à interrompre la promotion de son livre en septembre 2019. 

Très vite, on se rend compte qu’il n’esquive aucune question. "On a essayé effectivement d’avoir ma peau, reconnaît-il. On a essayé de me transformer en SDF. On a essayé d’avoir ma mort sociale, physique, intellectuelle, morale. Je suis allé pendant toute cette polémique dans un pays où j’ai beaucoup nagé en attendant que les mouches changent d’âne, que la colère des haineux se tasse, que les malentendus se dissipent, que les crachats s’estompent et que les aigris se taisent."

Je suis absolument indestructible. Rien ne peut m’abattre, à part un chagrin d’amour.

Le revoilà donc avec Reims. Cette fois, il a pris soin d’avertir le lecteur : "Toute ressemblance avec des personnages ayant vécu, etc… ". Il ne veut pas de procès, pas de mauvaise querelle. "Un roman n’est pas là pour dire les choses exactement. Il est là pour dire les choses véritablement."

Au début de Reims, le jeune Moix vient d’échouer aux concours des grandes écoles scientifiques (Polytechnique, Centrale, etc…). Il se résout à préparer les concours des grandes écoles de commerce. Il ne réussit à intégrer qu’une école médiocre à ses yeux, Sup de Co Reims. "J’étais un vaincu, écrit-il. Embourbé à Reims, je n’avais plus qu’à me carapater."

Juste avant Reims, il se lie d’amitié avec un voisin, militant au FNJ, Front national de la jeunesse, authentique néo-nazi, avec lequel il visite le camp de Dachau. Une fois à Reims, il lance un journal (qui comptera quatre numéros) agrémenté de dessins abjects sur la Shoah, l’abbé Pierre, les affamés Éthiopiens et même les myopathes. Certains de ces dessins ont refait surface en 2019, provoquant le scandale que l’on sait. "Mes dessins étaient voués à me faire haïr le plus vite possible de ma promotion de Sup de Co Reims. Je me trouvais raté sentimentalement. Aucune fille ne succombait à mon absence de charme. L’échec scolaire, plus l’échec sentimental ont fait de moi, à mes propres yeux, un rebut. Je me suis donc arrangé pour être célèbre dans ma promotion, mais célèbre à l’envers, célèbre par le bannissement."

"En fait, tous les êtres sont infréquentables et compliqués, simplement les écrivains ça se voit"

Englué dans le dégoût de soi, Moix se lève à 19 heures pour aller prendre son petit-déjeuner au restaurant universitaire. Avec quelques copains qui se sentent aussi peu à leur place que lui il tue le temps, boit, essaie (vainement) de séduire des filles et lit. 

Le livre est placé sous le signe de plusieurs écrivains rémois (Caillois, Bataille, Roger Gilbert-Lecomte). Leurs œuvres sont pour Moix sa seule raison de vivre. Aujourd’hui, il a conscience du tort que pourraient lui causer ses errements de jeunesse. "Vous ne trouverez jamais dans l’histoire de la littérature un écrivain propre. Cela n’existe pas. Les écrivains sont des gens infréquentables et compliqués. En fait, tous les êtres sont infréquentables et compliqués, simplement les écrivains ça se voit et au bout d’un moment ça fait partie de leur œuvre et ils le disent. Je suis heureux d’avoir eu cette polémique car enfin j’ai une biographie. Avant, je n’avais qu’un CV. Je suis devenu infréquentable. Je sens le soufre, comme les gens que j’ai toujours aimés."

Tout au long de sa douloureuse jeunesse et aujourd’hui encore, la littérature est ce qui le garde vivant. Il pourrait, à la rigueur, vivre sans plus jamais nager, faire l’amour ou aller au cinéma. Mais sans écrire ? "Si vous m’annoncez que je ne peux plus écrire, je me supprime demain matin. Ce n’est pas parce qu’on publie des livres qu’on est écrivain. C’est parce que si on n’écrit pas, on se suicide."

Reims est un livre intense. Il sent le soufre. Il frôle la mort et la folie. C’est le livre d’un écrivain qui explore à mains nues l’enfer de ses vingt ans. 

Reims, de Yann Moix, est publié aux éditions Grasset. 

À réécouter : Nathalie Rykiel & mère
32 min