Anne Queffelec et le menuet en sol mineur de Haendel
Anne Queffelec et le menuet en sol mineur de Haendel

Le Menuet en sol mineur de Haendel partagé par Anne Queffélec

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Anne Queffélec : « Il faut écouter ce menuet de Haendel en acceptant l’idée de s’abandonner »

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Le "Menuet en sol mineur" de Haendel, dans l’arrangement de Wilhelm Kempff, accompagne la pianiste Anne Queffélec depuis de nombreuses années. Elle s’émerveille toujours de la faculté de ce morceau à émouvoir tout un chacun, du néophyte au musicien aguerri.

Durant sa carrière de pianiste, s’il y a un morceau qui suit Anne Queffélec, c’est bien le Menuet en sol mineur de Haendel. Cette petite pièce, très courte, « anecdotique » pourrait-on croire, recèle un pouvoir musical, qui transcende quiconque l’écoutera. Anne Queffélec revient sur son histoire avec cette œuvre majeure du répertoire, arrangée par Kempff.

France Musique : Pourriez-vous décrire cette œuvre à quelqu'un qui ne la connaît pas ?
Anne Queffélec : La "description" d'une œuvre est impossible parce que les musiques s'adressent à nous sur un autre plan que celui des mots. Et pour moi, la musique existe vraiment, plus que les mots qui ne peuvent pas tout dire. On entre vraiment dans l'indicible, mais cela ne signifie pas que le message est loin de nous. Au contraire, on peut recevoir des fragments, des décharges électriques ou ressentir des frissons en écoutant une œuvre à travers des modulations ou des harmonies. Le Menuet en sol mineur de Haendel a sur moi aussi un effet qui est d'ordre également physique, il provoque une émotion qui engage toute la personne. J’ai pu constater qu’il en est de même vis-à-vis du public. La pureté et la beauté de la pièce provoquent une émotion immédiate.

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Vous souvenez-vous du moment où vous avez découvert ce menuet ?
Je ne pourrais pas situer exactement la date du moment où j'ai eu ce choc. Évidemment, je l'ai entendu pour la première fois par Kempff lui-même puisque c'était le premier enregistrement qui existait de cette pièce. De toute façon, elle m'accompagne depuis très longtemps et elle est devenue un bis fétiche. Elle induit une sorte d'apaisement et un recueillement pour les personnes qui sont présentes, qui écoutent. Je l'ai souvent jouée en bis après avoir joué avec les musiciens de l'orchestre. J'ai toujours été extrêmement touchée de voir qu'ils étaient émus par ce menuet tout simple dans sa pureté. Ils venaient souvent me remercier après, me parler de la pièce qu'ils découvraient avec, pour certains, les larmes aux yeux. 
Je l'ai jouée à la prison de Nantes. C'était très émouvant là aussi et même révélateur du mystère insondable de la musique. Ce Menuet n'est pas du tout spectaculaire, mais il a su toucher d'emblée un public de détenus qui n'était absolument pas familier des salles de concert traditionnelles, ni même de l'univers de la musique dite classique... Et je suis toujours frappée du pouvoir de la musique, qui éveille en nous des zones jusqu'alors restées muettes ou inconnues, ignorées. Nous en sommes tous là parce que cela dépend aussi des circonstances de la vie. C'est comme un cadeau qu'on se fait et qu'on fait à ses semblables à travers des pièces, quand elles sont aussi pures et belles.

Et vous, que ressentez-vous à l'écoute de cette pièce ?
Comme je la connais bien et qu'elle fait partie de moi, j'ai l'impression de retrouver une zone de moi-même. Et je ressens une forme de gratitude parce que c'est un moment de contemplation. Il y a vraiment une sorte de décantation intérieure qui se fait par rapport au bruit et à la fureur du monde environnant. C'est un peu comme lorsqu'on se retrouve face à un vitrail et qu'on voit les jeux de la lumière qui font se mouvoir les couleurs. Cela invite au rêve.

Pouvez-vous resituer le contexte de création de l’œuvre ?
Je connais le menuet "primitif" qui fait partie d'une suite de Haendel et qui n'a rien à voir avec la pièce qui a été ensuite métamorphosée par Wilhelm Kempff avec sa transcription. Pour ce menuet, il ne s'agit surtout pas d'un appauvrissement mais au contraire d'un enrichissement. Et Kempff le transforme, presque comme un matériau de base. Il en fait autre chose. Il transforme le caractère, les couleurs, le son, le timbre naturellement. Et il romantise en quelque sorte cette musique baroque.
Ce grand pianiste allemand était également organiste, cela s'entend dans la transcription de ce menuet, à travers la présence du pédalier qui est là souterrainement, à travers l'importance des basses, des graves. Il a aussi enrichi cette pièce en donnant une profondeur que n'a pas le menuet dans son écriture initiale. Il y a incontestablement une dimension d'ordre spirituel dans la pureté de cette œuvre.
Je ne sais pas du tout ce que Haendel aurait pensé de cela, mais lui qui était solaire est très imprégné par l'importance du chant, aurait certainement été touché par la métamorphose de son menuet.

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Quelles sont les spécificités structurelles et musicales de ce morceau ?
Un menuet est une danse plutôt gracieuse à trois temps. Dans ce menuet, l'apaisement vient du troisième temps. Cela dépend de la façon dont on l'écoute, mais c'est assez mystérieux.
Le menuet se structure selon une forme A B A'. Il y a une première introduction, puis une partie centrale qui module et enfin revient l'ouverture du menuet. On retrouve le texte initial à la fin de la pièce car on l'a mémorisé. On l'a en soi. Proust a extrêmement bien parlé de cela : le rôle de la mémoire dans la musique, ce rôle émotionnel. Tout à coup, on reconnaît cette phrase et pour peu qu'elle soit belle, elle a un effet redoublé. C'est cela qui m'émeut quand ça revient.

Quels sont les défis de l’œuvre pour un interprète ?
Cette œuvre est immatérielle, elle est absolument impondérable. Tous les interprètes savent bien qu'en général, ce sont les plus grandes difficultés résident dans ce qui ne peut pas vraiment se travailler. On apprend le texte, on respecte la partition, mais il ne suffit pas de jouer textuellement ce qui est noté sur le papier, la musique va bien au-delà de cela, elle dépasse le texte. Il me semble qu'il faut vraiment sentir intérieurement que l'on s'approprie la beauté de cette pièce, qu'on est directement concerné, qu'il y a une forme de sincérité dans cette approche, qu'il n'y a pas de calcul. On ne peut pas mettre son ego, il faut jouer cette pièce en s'effaçant derrière. Autrement, on en détourne l'esprit.

Pourquoi faut-il écouter ce morceau ?
Il faut absolument écouter ce menuet, en acceptant l'idée de s'abandonner, abandonnez-vous et beaucoup vous sera donné.

28 min