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"C'est criminel" : le directeur de l'École Gnessine utilise ses élèves pour la propagande de guerre

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Mikhaïl Khokhlov, directeur de l'école Gnessine, arbore le "Z" de soutien à Poutine
Mikhaïl Khokhlov, directeur de l'école Gnessine, arbore le "Z" de soutien à Poutine
- Site de l'école spéciale de musique Gnessine

Dans une vidéo, on peut voir le principal de l'École de musique Gnessine diriger des étudiants, vêtu d'un t-shirt marqué du "Z" de soutien à Poutine. "C’est très douloureux", confie à France Musique Alexander Kobrin, ancien élève, signataire d'une lettre qui dénonce l'opération.

L’opération de communication passe par la musique et les images. Concentrés derrière leurs pupitres, les jeunes élèves de l’École spéciale Gnessine jouent le premier mouvement de la Symphonie n°5 de Beethoven. Devant eux, le chef d’orchestre porte un t-shirt noir, sur lequel se détache nettement un « Z » blanc. Cet homme s’appelle Mikhail Khoklov, et dirige depuis 33 ans l’école, qui forme les jeunes prodiges de la musique à Moscou. Quant au « Z », il est un signe de ralliement à Vladimir Poutine, arboré par les soutiens de l’invasion russe en Ukraine.

La vidéo du concert, postée début mars sur Youtube, a depuis été supprimée, mais reste accessible sur le site officiel de l'École. Difficile à visionner pour le pianiste russe Alexander Kobrin, ancien élève de l’École spéciale de musique Gnessine. « Pour nous, ex-étudiants, ce ne fut pas décevant, c’est un euphémisme : ce fut un choc. Nous avons grandi dans des valeurs très différentes, des valeurs de paix, toute notre vie. Nos parents, nos grands-parents ont participé à la seconde guerre mondiale », souligne celui qui vit depuis 12 ans aux États-Unis : « Le choc fut d’autant plus grand que notre école a toujours été une école de paix. Fondée par la famille Gnessine, elle a accueilli des musiciens merveilleux au cours de son histoire. »

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« Je connais très bien Mikhail Khoklov. Je n’étais au courant d’aucun soutien public à Poutine, jusqu’à récemment, quand les choses ont commencé à empirer pour la démocratie et la liberté d’expression en Russie »

"Affreuse opération de communication"

C’est donc naturellement que le musicien, avec d’autres anciens étudiants et professeurs - dont les grands pianistes Evgeny Kissin et Daniil Trifonov - a signé une lettre publiée en début de semaine, pour condamner « l’usage du nom de notre école, et des étudiants de notre école, pour promouvoir les desseins de son directeur et la guerre en Ukraine », explique Alexander Kobrin : « Un groupe d’étudiants et d’anciens étudiants a commencé à écrire le texte ». Puis, ils ont contacté Evgeny Kissin, qui a participé à la rédaction. « Je suis très heureux qu’Evgeny utilise son influence pour s’exprimer de cette façon. Nous sommes tous connectés sur Facebook. De plus en plus de gens ont vu la lettre, et ont décidé de la signer. » Elle a désormais recueilli 168 signatures.

« Nous considérons qu’il est odieux que le principal ait recruté des élèves mineurs pour cette affreuse opération de communication », peut-on notamment lire dans la missive : « Cette action constitue une atteinte grave à la réputation d’une des meilleures écoles de musique du monde, et une insulte à l’honneur et à la mémoire des anciens professeurs renommés de l’École Gnessine […] En notre qualité de représentants de l’école, nous rejetons votre point de vue et votre position (ceux du directeur, ndlr) dans les termes les plus forts possibles. »

« Cette école est célèbre grâce à cet orchestre, aux élèves qui y jouent. Khoklov implique des enfants dans cette propagande de guerre et je ne sais pas à quoi va ressembler leur vie, maintenant que tout le monde a vu leurs visages sur la vidéo », s’indigne Alexander Kobrin en pensant aux étudiants, qui ont entre 5 et 18 ans : « Personne n’aurait pu imaginer que cet homme, en plus de soutenir la guerre, utiliserait des enfants, des mineurs, pour une vidéo, pour les faire en quelque sorte complices de cette horrible guerre. Je pense que c’est tout simplement criminel. C’est amoral. »

« Les enfants sont instrumentalisés pour la guerre. L’école était comme une famille pour nous, nous y passions toute la journée. Nous nous connaissons tous, depuis 40 ans. C’est très personnel et très douloureux. Triste, et tragique. »

Un avenir incertain pour les élèves et les professeurs

Alexander Kobrin s’inquiète maintenant du futur des élèves de l’école spéciale de musique Gnessine : « Maintenant, nous voyons très bien quelle sorte de philosophie va leur être enseignée, et quel genre de cours ces enfants vont recevoir. La propagande de guerre en fera partie. Poutine détruit le pays, Khoklov détruit l’école. Nous disons toujours qu’il est difficile de juger, que les gens sont probablement forcés, ont peur d’être démis de leurs fonctions. Mais le directeur a décidé de montrer son soutien de son propre chef, je ne pense pas qu’il ai été forcé. Et ça, c’est encore pire. »

« Quelques élèves, actuellement à l’école Gnessine, ont signé la lettre. Ils sont très courageux, car je sais qu’ils seront punis. Tous ceux qui prennent position contre la guerre, de quelque façon que ce soit, le payent. »

Entre les murs des institutions musicales russes, l’avenir semble donc bien incertain. C’est aussi le cas au Conservatoire Tchaïkovski de Moscou, où le directeur a signé une lettre cautionnant la politique de Vladimir Poutine. « Des collègues croient tout de la propagande, cela pouvait être dangereux de rester au conservatoire. Certains ont mis des signes distinctifs patriotiques et j'ai reçu des messages insultants de collègues, comme 'traître à ton pays', 'traître à la mère patrie’ », confiait ainsi la semaine dernière à France Musique le pianiste concertiste Nikita Mndoyants, professeur réfugié en France. Sans compter un sondage, sur les réseaux sociaux, où les professeurs et les élèves des conservatoires sont lourdement invités à prendre position en faveur de l'invasion russe en Ukraine.

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