Publicité

Comment l'archet français a-t-il conquis le monde ?

Par
Comment l'archet français a-t-il conquis le monde ?
Comment l'archet français a-t-il conquis le monde ?
- Grant Faint

Point de bon violoniste sans un bon archet, diront les musiciens. Pourtant, le nom de François-Xavier Tourte, "le Stradivarius de l'archet", n'est familier qu'aux spécialistes. Retour sur l'histoire de l'archèterie qui prend racine en France.

« Le violon, c'est l'archet », disait Giovanni Battista Viotti (1755 -1824), violoniste, compositeur et l'un des principaux artisans de la technique violonistique moderne. Ce virtuose cosmopolite et Parisien d'adoption nous laisse une oeuvre considérable pour son instrument, dont 29 concertos et 70 sonates. Et pour cause : c'est l'âge d'or du violon soliste. L'instrument sort des salons et s'installe sur les scènes des salles de concert. Viotti, comme d'ailleurs Kreutzer et surtout Paganini, portent la technique et l'interprétation violonistiques à des sommets insoupçonnés. Et ils ont besoin d'instruments très performants qui projettent loin toute la subtilité de leur virtuosité nouvelle.

De l'accessoire à l'instrument à part entière

Un bon violon, c'est bien, mais avec un bon archet, c'est mieux. Les luthiers ont du pain sur la planche, mais les concertistes commencent à reconnaître aussi l'importance de l'archet. Ce dernier quitte ainsi le rang des accessoires et prend place à part entière sur l'établi du luthier. La demande explose et les archets sortent des ateliers par douzaines chaque semaine : les corporations se scindent, le métier d'archetier est né.

Publicité

Si Crémone reste la référence en lutherie, l'archèterie prend ses quartiers à Paris. On peut d'ailleurs supposer que pour toutes les petites retouches sur son instrument, Viotti fréquentait régulièrement l'atelier de François-Xavier Tourte (1747-1835), situé Place de l'Ecole à Paris. Cet horloger décide de dédier sa vie au perfectionnement de l'archet. Au fur et à mesure de ses recherches, il en définit la forme moderne : un équilibre délicat entre le poids et la longueur, la résistance et la souplesse. Tourte était convaincu que le bois déterminait la qualité de l'archet : son choix se porte alors sur le bois de Pernambouc qui réunit la densité et l'élasticité idéales pour servir au mieux la musique de son maître.

François-Xavier Tourte dans son atelier parisien, cca 1818
François-Xavier Tourte dans son atelier parisien, cca 1818

L'Europe toute entière se donne rendez-vous à Paris pour s'approvisionner chez le 'Stradivarius de l'archet'. C'est Tourte qui pose les jalons de l'école française de l'archèterie moderne, estimée encore aujourd'hui comme la meilleure au monde. Cette école française forme à son tour les archetiers de l'Europe entière. De nombreuses familles se feront un nom dans ce domaine comme les Peccatte, Voirin ou Sartory... Ce sont les meilleures heures de l'archèterie française.

Mirecourt, le berceau des meilleurs archetiers

Si Paris est la plaque tournante de toutes les innovations, nombre d'archetiers se forment à Mirecourt en Lorraine, capitale française de la lutherie depuis le XVIIe siècle. Jean-Baptiste Vuillaume, originaire de cette commune, a été formé dans les meilleurs ateliers de la région, et fit venir à Paris la fine fleure d'artisans luthiers.

Le pays de Mirecourt préserve encore aujourd'hui sa tradition de berceau de la lutherie française, avec  le Musée de la lutherie et la seule école en France qui dispense une formation aux luthiers, fondée en 1970 par Etienne Vatelot et Jean Bauer. Pendant la première décennie, l'Ecole de la lutherie de Mirecourt formait également les archetiers, mais aujourd'hui cette formation n'existe plus. Les archetiers se forment directement dans les ateliers de luthiers, et la transmission se fait comme autrefois : des anciens aux apprentis, en travaillant sur l'établi.

Archet de violon, attribué à Famille Adam, n° d'inventaire 1972.5.1
Archet de violon, attribué à Famille Adam, n° d'inventaire 1972.5.1
- Musée de la lutherie et de l'archèterie françaises

« De nos jours encore, c'est un métier de transmission orale », explique Anne-Sophie Trivin, chargée des collections au Musée de la lutherie de Mirecourt et ancienne luthière. « Cela permet de réguler le nombre d'archetiers formés en fonction de la demande. Alors qu'en France chaque année des dizaines de luthiers sortent de l'école, les archetiers ne sont pas en surnombre. Au début il faut se faire un nom et constituer un réseau, mais une fois installés, ils travaillent et sont présent aujourd'hui sur toute la France. »

Ils sont environ 90 en France, à peine quelques centaines dans le monde entier, qui font vivre un artisanat où pratiquement rien n'a changé depuis deux cents ans. Un savoir-faire qui a failli s'éteindre au début du XXe siècle, a vécu une véritable renaissance dans les années 1970. « Il ne restait que trois archetiers en France à cette époque-là », raconte Eric Fournier, archetier en Bretagne. « Il y a eu une rupture de plusieurs décennies, parce que les savoirs-faire se sont éteints avec les anciens. Les nouvelles générations ont dû reconstituer par eux-mêmes les coups d'outils et les manières de faire en observant les archets Tourte et autres Peccatte vieux de deux cents ans et toujours en très bon état. C'est notre objectif aussi : fabriquer des archets qui nous survivront de deux cents ans ! »

Un artisanat d'excellence aujourd'hui menacé

Objectif atteint, si l'on prend en compte la réputation de l'archèterie française aujourd'hui. La production est artisanale, très peu mécanisée, et le travail à la main sur les matières les plus nobles reste la règle. Pour la nouvelle génération comme Eric Fournier, l'archèterie n'a jamais auparavant atteint un tel niveau d'excellence.

« Jamais auparavant un archetier ne pouvait se consacrer à un seul objet pendant des mois : la production hebdomadaire au temps de Tourte représentait le double de notre production annuelle. De nos jours, un archetier fabrique un archet de la conception à la finition, peut passer du temps dessus, prendre de meilleurs matériaux, peaufiner, travailler le détail. »

Un travail d'orfèvre pour 5 à 10 archets par an et un marché qui résiste à l'industrialisation du métier depuis les années 1960. Notamment en provenance de l'Asie pour les archets bas de gamme et des pays de l'Est de l'Europe pour les archets moyens, une production de masse qui, selon les professionnels, permet la diversification de l'offre plutôt que de représenter une menace.

« Les archetiers français sont très recherchés, car leur savoir faire rime avec l'excellence. Par conséquent, 'la concurrence asiatique' n'en est pas une. Heureusement qu'elle existe, parce qu'elle permet la démocratisation des archets aux prix raisonnables », explique Catherine Barouin, archetière à Mirecourt. La seule vraie menace pour la profession, selon elle, c'est la raréfication des matières premières. Car un archet est constitué pratiquement intégralement des matières classées aujourd'hui 'espèce protégée' :

« Dans un archet, il n'y a que le crin qui reste facilement accessible », plaisante Catherine Barouin. « Lézard, cailles de tortue, ébène, ivoire, et bien sûr, le bois de Pernambouc sont aujourd'hui classés par la convention de Washington. La réglementation est devenue tellement contraignante que de s'approvisionner relève d'un parcours de combattant, explique-t-elle. Pour le bois de Pernambouc, les archetiers ne se projettent pas au-delà des stocks qu'ils ont pu constituer avant 2007 (année où la CITES a interdit toute exploitation). Mais la raréfication généralisée de tous les autres composants d'un archet fait aussi monter le prix des matières premières. Pour un bon archet, j'en ai pour 300 à 800 euros. Par contre, pour les baguettes, nous sommes tous réduits à épuiser nos stocks parce qu'il n'y a plus d'approvisionnement en provenance du Brésil depuis 2007. »

Certains matériaux sont progressivement remplacés, comme par exemple l'ivoire par de la résine composite, et de nombreux archetiers travaillent avec des matières premières alternatives comme d'autres types de bois ou la fibre de carbone. Face à la pénurie qui risquerait de faire couler toute une profession, l'urgence fait-elle adopter aux musiciens les matières nouvelles ? « C'est un milieu très conservateur », explique Catherine Barouin. « On s'offre un bon archet comme si on s'offrait un bijou. Il est difficile d'imaginer que les musiciens renoncent aux techniques de fabrication et matières anciennes. »

Une baguette en Pernambouc, c'est comme un violon Stradivarius après tout. Une idée d'un son, d'une vibration, d'un rapport profondément ancré dans l'imaginaire collectif. Y renoncer, ce n'est pas pour demain. Alors, l'avenir de l'archeterie, un nœud gordien ? Laissons la conclusion au violoniste Svetlin Roussev :

« Il s'agit pour moi d'un triangle, un mariage à trois entre l'interprète, le violon et l'archet. Ce dernier a une importance capitale aussi bien pour le côté 'confort', à savoir la facilité de jeux, souplesse, capacité de rebondir, équilibre, que -surtout- pour les qualités du son produit : selon l'alchimie avec l'instrument et la personne qui joue, cela peut se traduire en richesse harmonique, puissance donc portée et projection plus importantes, un spectre beaucoup plus large et en fin de compte un résultat global beaucoup plus riche et varié. Ainsi il est difficile de comparer un archet en fibre de carbone qui fonctionne bien et sera probablement plus fiable pour jouer en plein air, avec une baguette ancienne comme celle de Tourte qui apportera une dimension autre au son et permettra de véhiculer d'autres émotions... »