Richard Strauss : Métamorphoses

Richard Strauss : Métamorphoses

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L'Orchestre philharmonique de Radio France placé sous la direction de Kent Nagano joue Métamorphoses, de Richard Strauss.

« La science peut tout expliquer », lit-on sur un monument funéraire au cimetière du père Lachaise. Le défunt qui l’a fait graver ne devait pas être scientifique pour deux sous, sinon il aurait su que les explications, pour la plupart, ne sont jamais que celles qui conviennent le mieux à un moment donné : la science constate, tente de discerner, présume et se garde d’affirmer car tout est affaire de point de vue. 

Les musicologues n’étant pas des scientifiques comme les autres, ont au moins une excuse : la musique ne s’explique pas, ou mal. Que dire, par exemple de ce vaste Adagio intitulé Metamorphosen (« Métamorphoses ») et sous-titré « Étude pour vingt-trois cordes solistes » ? Qu’on y entend une citation récurrente de la Marche funèbre de la Symphonie « Eroica » de Beethoven ? Pour cinq notes descendantes (sol, fa-mi, ré-do), c’est aller vite en besogne et Richard Strauss avouera ne s’en être aperçu qu’après coup, lorsqu’il nota les mots in memoriam sous ce qui n’est d’ailleurs qu’un fragment du thème de la marche. Certains en ont conclu que, comme Beethoven avait dédié sa symphonie « à la mémoire d’un grand homme » (Bonaparte devenu Napoléon), Strauss voulait saluer indirectement la mémoire d’Adolf Hitler… ou du régime nazi, ce que dément son journal intime : « La plus terrible période de l’humanité a pris fin, le règne, douze années durant, de la bestialité, de l’ignorance et de l’anti-culture entretenu par les pires criminels au mépris de deux millénaires d’évolution culturelle germanique. » 

Des commentateurs plus hardis ont entendu dans les trois sol gravement répétés une citation (tronquée et dénaturée !) de la Cinquième Symphonie, alors indicatif-radio d’Ici Londres… Il serait aussi pertinent de relever les analogies avec les motifs de Tristan (Tristesse de Marke, Désolation) ou de signaler dans la phrase ascendante de violoncelle un écho du Quatuor « Le Lever du soleil » de Josef Haydn, mais on resterait toujours à côté de l’essentiel. Pour sombre qu’elle puisse sembler, cette œuvre pourtant prolixe en fulgurances lumineuses, est en outre éclairée par la pure abstraction posée dès les quatre accords initiaux : étrangers l’un à l’autre par leur tonalité, ils s’enchaînent, du fait de leur polyvalence. Les harmonies les plus anodines sont des plaques tournantes aux possibilités incernables : comme en montagne on croit toucher au but quand le sommet atteint en découvre un autre. Le moindre accord parfait peut appartenir à plus de six tonalités différentes. Richard Strauss a beaucoup pratiqué l’art des substitutions dans ses opéras, où un brusque abaissement de tonalité donne l’impression que, sans changer d’intonation, la voix s’élève encore ; il a fait du procédé la matière même et le mystère insondable de ses Métamorphoses, transfiguration sonore de la formule de Lavoisier : « Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme. » Inutile de chercher plus loin, c’est déjà vertigineux.

À réécouter : Mot du jour n°163 : Métamorphose

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