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Disparition de la mezzo Teresa Berganza, une femme habitée par le chant

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Son nom restera associée à la musique de Mozart et celle de Rossini qui correspondaient parfaitement à sa voix précise de mezzo légère
Son nom restera associée à la musique de Mozart et celle de Rossini qui correspondaient parfaitement à sa voix précise de mezzo légère
© Getty - Photo by Michel Dufour/WireImage

Son nom restera associé aux musiques de Mozart et de Rossini qui correspondaient parfaitement à sa voix précise de mezzo légère et à son tempérament solaire. La mezzo-soprano Teresa Berganza est décédée à Madrid ce vendredi.

La célèbre mezzo-soprano espagnole Teresa Berganza s'est éteinte à Madrid à l'âge de 89 ans ce vendredi 13 mai. Les circonstances de sa mort n'ont pas encore été communiquées.  "Je souhaite m'en aller sans faire du bruit...Je ne veux pas d'annonces publiques, de veillées, rien. Je suis venue au monde sans que personne le sache, je souhaite la même chose quand je m'en irai", a-t-elle laissé entendre dans ses derniers volontés, publiées par sa famille dans le quotidien espagnol El País Pourtant, toute la presse espagnole pleure déjà cette artiste exceptionnelle qui laissera "un vide immense dans l'histoire de l'art lyrique".

France Musique rend hommage à l'immense mezzo-soprano dès cet après-midi, avec une édition spéciale du van Beethoven consacrée à l'artiste, et ce weekend, un hommage spécial lui sera rendu dans Les grands concerts de la Maison de la Radio et de la Musique et dans Samedi à l'opéra. D'autres hommages à la mezzosoprano espagnole se poursuivront au cours de la semaine, en particulier avec la rediffusion de la série Les grands entretiens de 2018 et une spéciale Relax! ce lundi.

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Teresa Berganza avait commencé sa carrière très jeune, à la fin des années 50, et s'était rapidement imposée comme une figure incontournable de la scène lyrique, reconnue pour son exigence musicale et la finesse de ses personnages. Pendant presque 40 années de carrière, elle avait su se maintenir au sommet, connaissant les limites de sa voix et gérant sa carrière avec prudence, tout en réinventant Carmen au début des années 1980.

Maria Teresa Vargas naît à Madrid un 16 mars 1935. Son père, musicien et érudit, l’initie au piano mais aussi à la peinture et à la littérature. Gardant de son enfance un souvenir heureux, elle expliquait avoir peu souffert de la guerre civile espagnole qui éclate alors qu’elle n’a que trois ans : « Avec l’amour qu’on avait eu, il ne nous manquait rien ». Passionnée, la jeune fille se dévoue tout entière à la musique apprenant le piano, l’orgue et même la composition. C’est pourtant le chant, qu’elle pratique d’abord en choral, qui la rattrape. Elle entre au conservatoire de Madrid et devient élève de Lola Rodriguez Aragón qui remarque son talent et la fait travailler intensément. Après un épisode mystique, son père devant la faire sortir presque de force d’un couvent où elle voulait vivre, elle se lance professionnellement et fait ses débuts à Madrid en 1955. Elle racontait cette enfance avec humour pour un Grand Entretien accordé à France Musique en 2018.

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Des débuts remarqués

Parmi ses premières apparitions, il y a Dorabella dans Cosi fan tutte en 1957 qui marque le début de deux relations : l’une avec Mozart, l’autre avec le festival d’Aix-en-Provence où elle se produira régulièrement. Elle y vient avec sa famille et sa professeure de chant. C’est un triomphe et, à seulement 24 ans, elle commence une brillante carrière. Elle enchaîne dès lors les rôles chez Rossini L’Italiana in Algeri, Le Comte Ory à Milan et chez Mozart Sesto de La Clemenza di Tito mais surtout Cherubino dans Le Nozze di Figaro qu’elle interprète au festival de Glyndebourne et ensuite dans le monde entier. En 1958, elle chante également dans la Medea de Cherubini à Dallas aux côtés de Maria Callas, qui lui fait découvrir les soirées mondaines et à laquelle elle gardera une profonde reconnaissance.

Quand j’entends parler mal de Maria Callas, je deviens une bête et je mange les gens avec les ongles parce qu’elle était formidable, seulement on lui a fait beaucoup de mal

Elle chante à La Scala, à Londres, au Metropolitan Opera interprétant de nouveaux rôles chez Rossini comme celui de Rosina dans Il Barbiere di Seviglia ou encore Angelina de La Cerentola. Elle aborde également le répertoire baroque, à l’époque où l’on commence à le redécouvrir, en chantant Dido and Æneas de Purcell ou encore L’incoronazione di Poppea de Monteverdi, toujours à Aix en Provence. Elle travaille avec Giulini, Karajan ou encore Abbado qui l'aurait qualifiée de « la plus sublime des mezzo-sopranos ». Elle racontait cette enfance avec humour pour un Grand Entretien accordé à France Musique

« Je suis un musicien qui chante »

À partir du milieu des années 1970, son répertoire s’enrichit avec notamment Carmen qu’elle aborde en 1977 à plus de 45 ans. Alors qu’elle avait refusé plusieurs fois le rôle, elle offre une Carmen différente de la tradition, respectant la musique et le texte, plus spirituelle et libre que voluptueuse. Son enregistrement l’année suivante avec Domingo et Abbado fera date. Autre prise de rôle : Charlotte de Werther qui marque les limites de sa voix mais où sa présence et son attention au texte lui valent un triomphe.

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Pourtant, mariée au pianiste Felix Lavilla avec lequel elle a trois enfants, elle connaît des années difficiles dans sa vie privée comme elle l’expliquait à Diapason en 1985 :

En Espagne, le divorce n'était pas chose facile. Installée à l'hôtel, les enfants, encore petits, venaient me voir. Cet horrible décalage entre les grandes étapes de ma vie publique et ma vie privée a duré huit années, précédées de dix-huit autres de sourire forcé qui m'ont laissée sans voix à plusieurs reprises et ces deux rides sur le visage, sans oublier une tentative de suicide, qui psychiquement m'a laissé épuisée.

Remariée par la suite, elle continue à chanter : l’Orfeo de Gluck, La Périchole d’Offenbach ainsi que Zerlina pour le Don Giovanni filmé par Joseph Losey en 1979. Elle continue de présenter sa Carmen sur toutes les scènes du monde (notamment au palais omnisport de Bercy en 1989) avant une ultime représentation en 1992, à Séville, avec Carreras sur scène et Domingo en chef, dans la fosse. Espaçant ou annulant certaines représentations, elle continue néanmoins à chanter des lieder et des mélodies espagnoles où elle peut exprimer son goût pour la littérature et son respect de la partition.

« Carmen n'était pas une putain mais une femme. Mais les gens - les hommes ? - continuent à aimer la rivalité, les cris, les voix de poitrine... »
« Carmen n'était pas une putain mais une femme. Mais les gens - les hommes ? - continuent à aimer la rivalité, les cris, les voix de poitrine... »
© Getty - Photo by JACQUES MORELL/Sygma

« J’ai eu une vie très belle, quelque fois je dis qu’elle a été difficile, mais j’ai eu une vie très belle »

Parmi ses enregistrements, il y a bien sûr les intégrales de Rossini (par exemple une Cenerentola avec Abbado et Luigi Alva et un Barbiere di Seviglia avec Hermann Prey et Abbado encore, pour le film de Jean-Pierre Ponnelle) et celles de Mozart (on peut découvrir un live des Nozze di Figaro dirigé par Giulini avec Schwartzkopf et Söderström réédité récemment où elle est un Cherubino d'anthologie). Elle laisse également de très beaux enregistrements de musiques espagnoles : De Falla notamment (El amor Brujo et La Vida breve entre autres), des zarzuelas (« Je vous le dis comme je le pense, certaines de nos zarzuelas valent mille fois mieux qu'un opéra de Donizetti » confiait-elle au Figaro en 2013) et des chansons populaires.

On regrettera une voix unique, précise et brillante, dessinant la ligne musicale et les mots à la pointe sèche, avec une manière d’articuler les vocalises comme on dirait d’un pianiste que son jeu est perlé. Musicienne et comédienne en même temps, elle savait insuffler vie aux personnages rossiniens ou Mozartien leur prêtant tour à tour son espièglerie et sa sensibilité.Retirée des scènes, elle s'était consacrée à transmettre son art dans des Masterclasses ou dans des livres, en écrivant notamment avec Olivier Bellamy Un monde habité par le chant (Buchet-Chastel). Elle vivait près de Madrid, entourée de ses souvenirs et de sa famille. Bonne vivante mais parfois mélancolique, elle semblait envisager la vieillesse avec une certaine sérénité lorsqu'elle expliquait à Diapason en 1985 :

Je me vois m'épanouir lentement, avec des cheveux blancs roulés en petit chignon, dans une jolie robe rouge; disparaître comme le soleil se couche, comme je suis venue, sans le vouloir. Mais en beauté.