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Entre l’amour et la mort : les passions meurtrières d’Hector Berlioz

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A quoi aurait ressemblé Hector Berlioz déguisé en femme de chambre avec deux pistolets cachés ?
A quoi aurait ressemblé Hector Berlioz déguisé en femme de chambre avec deux pistolets cachés ?
© Getty - Keystone

On sait que Berlioz a composé la « Symphonie fantastique », mais on connait moins son aventure rocambolesque lorsque, aveuglé par l’amour, il tenta d’assassiner sa fiancée, sa belle-mère et le célèbre facteur de pianos Camille Pleyel.

Après quatre tentatives au Prix de Rome, Hector Berlioz remporte finalement le célèbre concours en 1830. Outre le prestige du prix et sa pension non négligeable, Berlioz se voit également contraint de quitter la France est de s’installer en Italie, à la Villa Medicis à Rome, pendant plusieurs années.

Le compositeur arrive à Rome au début du mois de mars 1831. N’ayant jamais quitté auparavant le territoire français, le jeune compositeur est déboussolé par cet environnement nouveau. Il espère retrouver à son arrivée une correspondance, dont celle de sa fiancée Marie-Félicité-Denise Moke, rencontrée pendant l'hiver 1829-1830. Mais aucune lettre n’est là pour l'accueillir.

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Après trois semaines de silence, Berlioz est incapable de résister au désir de connaître la cause de ce silence mystérieux, et décide de rentrer en France. Horace Vernet, directeur de l’Académie française à Rome, le persuade de rester, car s'il quitte l'Italie, le directeur serait obligé de rayer le compositeur de la liste des pensionnaires de l’Académie. Aveuglé par la passion, Berlioz s’obstine néanmoins à abandonner sa résidence afin de calmer ses craintes amoureuses.

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Hector Berlioz, assassin en herbe

De passage à Florence, une inflammation des amygdales oblige Berlioz à se reposer pendant huit jours. Il reçoit alors une longue lettre de sa belle-mère (qu’il surnomme tendrement « l’hippopotame ») lui annonçant la rupture de ses fiançailles avec Marie Moke ; cette dernière va finalement épouser le riche et célèbre facteur de pianos Camille Pleyel.

Le chagrin cède rapidement à la colère, et Berlioz est emporté par une soif de vengeance meurtrière, qu’il détaille plus tard dans ses Mémoires : "Deux larmes de rage jaillirent de mes yeux, et mon parti fut pris instantanément. Il s'agissait de voler à Paris, où j'avais à tuer sans rémission deux femmes coupables et un innocent. Quant à me tuer, moi, après ce beau coup, c'était de rigueur, on le pense bien. Le plan de l'expédition fut conçu en quelques minutes. On devait à Paris redouter mon retour, on me connaissait... Je résolus de ne m'y présenter qu'avec de grandes précautions et sous un déguisement."

Son plan, digne d’un roman policier, sera méticuleusement calculé. Berlioz possède déjà l’arme du crime : une paire de pistolets chargés. Il prend également avec lui plusieurs fioles de strychnine pour se donner la mort, au cas où ses pistolets subiraient une défaillance soudaine. Quant au déguisement, il est nécessaire de trouver un moyen de passer totalement inaperçu. Doté d’un fort sens du drame, Berlioz décide de se faire passer pour une femme de chambre !

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Mais arrivé à Gênes, l'apprenti assassin découvre que son costume de femme de chambre a disparu, oublié à Pietra-Santa lors du changement de voiture entre Florence et Gênes. Après avoir fait le tour de la ville, il trouve finalement une couturière capable de le lui remplacer avant le départ de sa voiture le soir-même. Ses idées suicidaires l'envahissent alors soudainement et il se jette dans le port de Gênes. Un évènement que le compositeur décide de passer sous silence dans ses Mémoires, mais qu'il avoue en détail dans une lettre adressée à Horace Vernet un mois plus tard.

De nouveau en route vers la France, la police sarde intercepte Berlioz, le prenant pour un émissaire de la révolution de juillet. On refuse de le laisser passer par Turin, imposant plutôt au compositeur un passage par Nice. Toujours fidèle à sa mission meurtrière, Berlioz ne fléchit pas : « je passerai par l'enfer si vous voulez, pourvu que je passe! » Dans ses Mémoires, le compositeur revient sur le plan macabre qu'il déroule dans sa tête avec un certain plaisir, en poursuivant sa route pour Nice :

« Je me présentais chez mes amis sur les neuf heures du soir, au moment où la famille était réunie et prête à prendre le thé; je me faisais annoncer comme la femme de chambre de madame la comtesse, chargée d'un message important et pressé; on m'introduisait au salon, je remettais une lettre, et pendant qu'on s'occupait à la lire, tirant de mon sein mes deux pistolets doubles, je cassais la tête au numéro un, au numéro deux, je saisissais par les cheveux le numéro trois, je me faisais reconnaître, malgré ses cris je lui adressais mon troisième compliment; après quoi, avant que ce concert de voix et d'instruments n'eût attiré des curieux, je me lâchais sur la tempe droite le quatrième argument irrésistible ».

Mais Hector Berlioz n’est pas un tueur de sang-froid. Le doute s'installe progressivement dans son esprit, et le compositeur est tiraillé entre la vengeance et la vie, mais surtout par la musique : « Oui, cela sera délicieux, j'aurai là un moment bien agréable! mais la nécessité de me tuer ensuite, est assez... fâcheuse. Dire adieu ainsi au monde, à l'art; ne laisser d'autre réputation que celle d'un brutal qui ne savait pas vivre; n'avoir pas même terminé les corrections de ma première symphonie; avoir en tête d'autres partitions.... plus grandes..... ah! ».

Berlioz profite d’une étape dans son voyage pour recontacter Horace Vernet afin de savoir si son nom a déjà été rayé de la liste des pensionnaires. Si c’est le cas, Berlioz aura tout perdu et ira jusqu'au bout de sa vendetta. S’il est toujours possible pour lui de faire demi-tour, ainsi le fera-t-il. Arrivé à Nice, la réponse de Vernet scelle le sort d’Hector Berlioz : il est toujours possible pour le compositeur de revenir à Rome. Libéré de sa mission, il profite de la vie à Nice et passe, selon ses Mémoires, les 20 plus beaux jours de sa vie.

Une fois revenu à la raison, Berlioz met fin à son aventure impétueuse en s’inspirant sagement d’une citation de Blaise Pascal : « Et c'est ainsi qu'une fois encore on a vu des pistolets chargés qui ne sont pas partis. » Cependant, une dernière pensée vient titiller le compositeur : « Je crois que ma petite comédie avait un certain intérêt, et c'est vraiment dommage qu'elle n'ait pas été représentée !.... »

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