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Farinelli : sexe, drogues et baroque’n’roll

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Stefano Dionisi incarne le célèbre castrat Farinelli dans le film éponyme du réalisateur Gerard Corbiau
Stefano Dionisi incarne le célèbre castrat Farinelli dans le film éponyme du réalisateur Gerard Corbiau
© Getty - Jean Marie Leroy

Par le son particulier de sa voix, par son physique, par sa virtuosité musicale impressionnante et par son jeu de genre érotique et sexuel, Farinelli devient de son vivant un objet de désir idolâtré et se voit conférer une renommée digne des plus grandes stars de nos jours.

De son vrai nom Carlo Maria Michelangelo Nicola Broschi, le castrat baroque Farinelli (1705-1782) semble incarner avant l’heure le triumvirate stéréotypique de la rock star de nos jours, le musicien aux talents envoûtants qui sombre dans une vie de sexe, de drogues et d’immense richesse, le tout enrobé de légendes et d’une notoriété saisissante capable de fasciner n’importe quel public.

Pas de Farinelli sans drogues

Contrairement à bon nombre de ses contemporains, il semble que Farinelli ne soit jamais tombé dans l’excès de la drogue. En tant que chanteur professionnel, dont l’organe vocal fut l’instrument le plus précieux, Farinelli ne fit rien pour abîmer sa voix (on pardonnera les verres de vin sans doute nombreux que suppose la vie d’un artiste célèbre souvent convoité). On constate cependant chez Farinelli une affinité pour le tabac à priser - en témoigne la collection impressionnante de tabatières, dont une part importante en or et autres matières précieuses envoyées comme cadeaux de la part de monarques ou figures importantes de l'époque.

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Malgré sa sobriété, une drogue fut vraisemblablement essentielle dans le succès professionnel de Farinelli : l’opium. En effet, il était courant lors des opérations de castration (illégales et souvent effectuées en cachette) de donner aux jeunes patients une petite dose d’opium afin de les mettre dans un état de sommeil profond. L'évanouissement pouvait également être provoqué par le serrement de l'artère carotide... Farinelli en a probablement tout autant fait les frais.

Farinelli, baroquestar

L’aura mystérieuse qui entoure les castrats fait de ces figures une source de fascination inépuisable. Mais si la pureté enfantine de la voix du castrat, associée à la force sonore du corps adulte, séduit les publics européens de l’époque, il ne suffit pas de castrer un enfant pour en faire un chanteur de renommée comme Farinelli.

« Leur voix n’est pas un miracle. Il ne suffisait pas de castrer un enfant pour qu’il chante… comme par enchantement. Cela vient d’un écolage très rigoureux. Plus de dix ans d’apprentissage dès le plus jeune âge : ils apprenaient à chanter en grandissant », explique le contre-ténor Philippe Jaroussky lors d’une interview avec Le Vif en 2013.

Chanteur à la tessiture extraordinaire et au chant d'une rare beauté, Farinelli se perfectionne sous l’égide de son maître Nicola Porpora et ne tarde à se faire remarquer pour ses talents lyriques exceptionnels, en plus de sa voix unique : « Il excellait non seulement dans la vitesse, mais possédait les meilleures qualités d'un grand chanteur. Dans sa voix étaient réunies force, douceur et extension, et dans son style tendresse, grâce et agilité », peut-on lire dans le Viaggio Musicale In Italia (1770) du musicien et historien britannique Charles Burney.

Le succès du castrat est immédiat, et l’hystérie collective qui l’entoure fait de lui l’une des plus grandes stars musicales de l’époque. Pour son premier engagement à Venise en 1728, Farinelli exige la modeste somme de 1,500 sequins pour un seul engagement (l’équivalent aujourd’hui d’environ 300 000 euros)... cachet vertigineux qui lui sera accordé !

Alors seulement âgé de 22 ans, Farinelli avait prétendument déjà gagné « plus d’argent que tous les savants d’Europe ensemble n’en ont gagné en trois siècles », écrit alors l’abbé Conti, mathématicien, philosophe et historien vénitien (cité dans la notice de l’album Nicola Porpora 1686-1768 : Arias for Farinelli de Philippe Jaroussky). « On ne parle ici que des opéras et on est si entesté de Farinello, que si les Turcs étaient dans le Golfe on les laisserait débarquer tranquillement pour ne pas perdre deux ariettes. »

Cependant, cette Farinellimania (bien avant l’heure de la Beatlemania) ne se repose pas uniquement sur la pureté de sa voix et de la beauté des mélodies chantées... En cause également, certaines raisons beaucoup plus charnelles et sordides.

Une histoire de sexe

La vie d’un castrat est vraisemblablement une histoire du sexe. Les publics se fascinent pour le corps de cette création transformée depuis l'enfance, objet divin pour certains, abomination pour d’autres. Malgré le membre sexuel mutilé, il semblerait que les eunuques « emploient encore souvent cet organe », affirme Voltaire dans son Dictionnaire philosophique de 1764. De plus, les castrats sont des amants très convoités, autant par les hommes que par les femmes qui voient en eux l'occasion de s'offrir une liaison sans prendre le risque de tomber enceintes.

La Farinellimania est partout, et parvient même à s’insérer dans l’œuvre du peintre britannique William Hogarth. Dans sa série de huit tableaux The Rake’s Progress (desquels s’inspirera bien plus tard Igor Stravinsky pour son opéra éponyme), on voit au sol du deuxième tableau un dessin d’une femme offrant son cœur à Farinelli en proclamant la célèbre phrase, « One God, One Farinelli ! »

Deuxième tableau de "The Rake's Progress" de William Hogarth (1733)
Deuxième tableau de "The Rake's Progress" de William Hogarth (1733)
- William Hogarth
"One God, One Farinelli"
"One God, One Farinelli"
- William Hogarth

Mais cette réputation est à double tranchant pour les célèbres castrats, car l'existence même de ces figures à la fois asexuées et hautement sexualisées semble défier les notions acceptées de genre et de sexualité de l’époque. Certains accuseront même ces chanteurs de mener une corruption de la société et de porter une influence négative sur la jeunesse, notamment féminine :

« Les cris [de Farinelli] ont une sorte de charme magique […] qui n'est bon qu'à exciter la jeunesse de Grande-Bretagne, par l’influence pernicieuse de sa voix contre-nature », affirme le périodique britannique The Prompter en 1735, lors de la visite du célèbre castrat (cité dans l’article Farinelli and the English: “One God” or the Devil ? de Thomas McGeary).

Viennent d’abord les rumeurs et les légendes, puis des chansons et des circulaires affirmant que la castration serait capable d’améliorer les performances sexuelles d'un homme, faisant de l’eunuque un amant délicat et attentionné, entièrement dévoué aux plaisirs de la femme. Citons en particulier un poème anonyme prétendument écrit par la courtisane britannique Teresia Constantia Phillips (surnommée Con Phillips), dont les nombreux mariages et relations extra-conjugales, notamment avec Farinelli, furent de notoriété publique :

Les eunuques bien informés savent répondre à leurs désirs [des femmes, ndlr],

Et mieux satisfaire que les vantards fanfarons ;

Dont le pouvoir de plaire à la gent féminine expire trop vite,

Tandis que F–lli résiste jusqu'au bout.

Malgré cette obsession charnelle, pour bon nombre de castrats, la vie intime s’arrête là. En effet, il est considéré inacceptable de laisser un eunuque pervertir la tradition du mariage, et les rares cas de mariage d’un castrat ne manquent pas de provoquer l’indignation autant religieuse que séculaire. Ainsi, Farinelli meurt le 16 septembre 1782, célébré et adulé de tous mais néanmoins dans la solitude et la mélancolie, entouré d’une société qui l’observa avec autant d’intérêt que de répugnance.