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Henri Christiné, « Phi-Phi » et le hasard du succès

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Affiche originale de Phi-Phi
Affiche originale de Phi-Phi
- ©Académie Nationale de l’Opérette

Quand un évènement majeur de l'Histoire du XXe siècle change la destinée de l'opérette, ou comment "Phi-Phi" a séduit la France

« Le nom de Christiné est synonyme de musique gaie, vivante, et légère […]. Écouter la musique de Christiné, c’est faire une cure d’optimisme. » C’est ainsi que la Gazette de Huy le 18 avril 1936 décrit la musique du chansonnier et compositeur d’opérette. Pourtant, la jeunesse d’Henri Christiné ne laisse rien deviner du compositeur d’opérette qui saura séduire non seulement la France mais un immense public international.

Né à Genève le 27 décembre 1867, il est d’abord destiné à l’enseignement. Dès la fin de ses études, il débute à 22 ans comme professeur de grec et de latin dans un lycée genevois. Initié au piano et au solfège par sa sœur aînée, Christiné se met à fréquenter régulièrement les lieux musicaux de sa ville natale et collabore même à la revue d’un music-hall local, la Brasserie de l’Espérance. Ce n’est pas la musique ni la gloire qui font venir Henri Christiné à Paris, mais l’amour. Tombé sous le charme d’une jeune chanteuse de café-concert, il décide de quitter son emploi et de suivre la divette dans sa tournée à travers la France.

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Les musiciens amoureux finissent par s’installer au Faubourg Saint-Martin à Paris, près des salles de concert La Scala et L’Eldorado. La directrice de ces établissements, Madame Marchand, met rapidement le jeune Christiné en contact avec les vedettes du moment. Par ses chansons légères et joyeuses, Henri Christiné devient rapidement le compositeur préféré des plus grandes interprètes du music-hall, dont Dranem, Polin, Félix Mayol, Léoni, Paul Dalbret, Esther Lekain et Harry Fragson. Déjà auteur et éditeur célèbre de chansons mais aussi de refrains populaires, de berceuses mélancoliques, de valses et d’histoires sentimentales, c'est assez naturellement qu'Henri Christiné finit par s'essayer à l'opérette.

L’arrivée de Phi-Phi

Au début des années 1900, Christiné compose la musique de quatre opérettes, produites à La Scala : Service d'amour (1903), Mam'zelle Chichi (1904), Les Vierges du harem (1907) et Cinq minutes d'amour (1908). Mais ces œuvres ne lui attirent que peu d’attention. En effet, l’opérette n'est plus en vogue comme c'était le cas il y a encore 20 ans. Ce genre musical en déclin depuis plusieurs décennies est délaissé par le public français, désormais attiré par le café-concert, les comiques troupiers ainsi que les drames réalistes. Mais c’est en novembre 1918 que tout change quand, à l’âge de 51 ans, Henri Christiné connait son plus grand succès, par un concours de circonstances unique.

Pour succéder à la revue musicale du compositeur Lucien Boyer et du librettiste et scénariste Albert Willemetz, le grand directeur de théâtre Gustave Quinson demande à Willemetz de lui préparer une nouvelle revue pour le plus petit de ses théâtres, logé dans un profond sous-sol rue Montmartre : L’Abri. Willemetz ressort trois actes écrits sur une idée de Fabien Sollar, mais cela semble un peu mince aux yeux de Quinson. Ce dernier suggère d’y ajouter de la musique, et Willemetz fait appel par télégramme au célèbre compositeur et chansonnier, Henri Cristiné :

« Voulez-vous écrire partition opérette. Présence immédiate indispensable. » La réponse de Cristiné sera immédiate et enthousiaste : « Je serai ravi de collaborer avec vous car je vous sais poète, ennemi des vieilles formules, plein de fantaisie et connaissant bien les goûts actuels du public. »

La collaboration est fructueuse, mais Phi-Phi est modéré dans ses moyens, conçu pour une salle de seulement 200 personnes. C’est alors que le destin sourit à Willemetz et Christiné. Gustave Quinson décide à la dernière minute de changer de lieu de représentation pour combler un creux soudain dans son planning. Phi-Phi sera créé sur la scène d’un autre théâtre, bien plus grand cette fois-ci : les Bouffes du Nord. Il est donc nécessaire d’enrichir l’œuvre, et ce de manière urgente. On y ajoute quelques modèles supplémentaires, on agrandit les décors, on étoffe la partition, on recrute plus de musiciens et on fait tailler des statues.

Initialement prévues pour le 9 novembre, la générale et la création sont repoussées au 11 novembre 1918. Mais un évènement, et non des moindres, viendra bousculer la naissance de Phi-Phi, et changer sa place dans l’histoire de l’opérette.

Retardé « pour cause de victoire »

Le 11 novembre 1918 à 5h15, l'armistice de 1918 est signée et signale la fin des combats sanglants de la Première Guerre mondiale. Des coups de canons résonnent à travers Paris, et les rues de la capitale sont envahies par la foule en liesse. Impossible de maintenir le représentation. La création de Phi-Phi est donc retardée, « pour cause de victoire » annonce affichette sur les portes du théâtre.

Willemetz et Christiné en profitent pour peaufiner leur opérette, souhaitant proposer au public parisien un spectacle au niveau jubilatoire de la récente victoire. Le 12 novembre 1918, la générale de Phi-Phi est très suivie. Dans la salle on retrouve le tout-Paris mondain de l’époque, dont Anna de Noailles, Henri Bergson, Maurice Chevalier et Félix Mayol.

Phi-Phi suscite un accueil chaleureux, mais son succès fulgurant auprès du grand public se fait attendre. En effet, l'engouement n’est pas immédiat, les Parisiens préférant plutôt investir les rues, célébrer et se défouler comme le reste du pays, ainsi que toute l’Europe. Mais l’opérette ne tarde à faire son retour aux Bouffes du Nord. Le succès se dessine petit à petit, et dès le mois de mars 1919, le théâtre parisien ne se désemplit plus. Phi-Phi sera joué sans relâche jusqu’en 1921 avant de faire le tour de la France, puis du monde.

La bonne opérette au bon moment

Comment expliquer un tel succès éclatant ? Au lendemain de la « Grande Guerre », la France pousse un soupir de soulagement. Immédiatement, le pays ressent un besoin collectif de se défouler. Il trouve en Phi-Phi un rayon de soleil qui annonce la fin d’un orage ravageur et meurtrier. L’arrivée de Phi-Phi le 12 novembre 1918 marque une rencontre idéale et décisive entre un public en pleine relâche et une œuvre légère, enjouée et burlesque, influencée par la musique d'outre-Atlantique et la libération des mœurs.

Henri Christiné applique non seulement un baume musical au cœur de la France avec son opérette joyeuse mais donne également au genre jusqu’alors délaissé une nouvelle vigueur pour plusieurs décennies.

L’œuvre représente une subtile alliance du passé et du présent, de la tradition héritée d’Offenbach et de la modernité des musiques et danses en vogue. Par sa musique ouverte aux nouvelles influences internationales (telles que le fox-trot et le one-step) et son livret burlesque à l’intrigue pseudo-antique qui raconte les écarts d’une société en pleine déliquescence et suggère une libération des mœurs, Phi-Phi est annonciateur de la joie débridée des Années folles à venir.

Comme le dira Albert Willemetz plus tard dans un discours de 1952 en hommage à son ami et collaborateur : « ses airs charmants et légers ont l’attrait de l’air léger et charmant que l’on respire dans notre France. […] Christiné eut la joie et le bonheur de savoir mettre en valeur, c’est-à-dire en musique, avec le charme de la vie, la bonne humeur de notre pays. »

C’est le comédien français Lucien Guitry qui résumera au mieux le succès de Phi-Phi lorsqu’il assiste pour la première fois à l’opérette : « Je comprends, c’est national ! ».

Trois décennies plus tard, en 1955 Albert Willemetz estimera le nombre de représentations de l’opérette à plus de 40,000, et ce chiffre ne fera qu’augmenter. Henri Christiné retrouvera le succès à plusieurs reprises, comme Dédé en 1921 avec Maurice Chevalier, mais ce sera Phi-Phi, né au lendemain de l'armistice dans un monde qui avait un besoin profond de légèreté et d’évasion, qui lui assurera sa place dans l’histoire de la musique française.

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