Jordi Savall, défricheur de musiques anciennes - Culture prime

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Jordi Savall, défricheur de musiques anciennes

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En interprétant la bande-son du film “Tous les matins du monde”, Jordi Savall a contribué à populariser la musique baroque et la viole de gambe. Le musicien et chef d’orchestre revient sur la découverte de cet instrument et sur le travail de recherche qu’il a dû mener tout au long de sa carrière.

« Tout le secret de l’art, c’est la discipline et la patience. Si vous voulez maîtriser la beauté d’une partition, d’une musique, il faut avoir le temps de travailler avec discipline, avec constance, et approfondir. » Jordi Savall résume ainsi le leitmotiv de sa carrière. De la discipline, pour comprendre les ressorts d’un instrument ancien qui n’était alors quasiment plus joué, de la patience, à chercher dans les archives, à Paris, Barcelone, Londres, et dénicher des partitions oubliées... Une carrière entre musique et histoire.

Mais la viole de gambe n’est pas le premier amour musical de Jordi Savall. Adolescent, le jeune fan d’Elvis Presley et de jazz se retrouve par hasard spectateur d'une répétition : un quatuor à cordes joue le Requiem de Mozart. « Je suis immédiatement tombé amoureux du violoncelle », se souvient-il. Il commence à en jouer en autodidacte, avant de l’étudier professionnellement. Et déjà quelques partitions attirent son attention : Marin Marais, Diego Ortiz. Des compositeurs qui écrivent habituellement pour un autre instrument : la viole de gambe.

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« Un musicien avec qui je faisais un stage, Rafael Puyana, m’a alors demandé : ‘Mais pourquoi tu joues ces musiques de viole de gambe avec un violoncelle ?’, se souvient Jordi Savall. Alors sans préméditation, je commence à changer d’instrument ». Impossible de continuer à jouer des deux, qui demandent une entière implication, d’autant que la viole de gambe est un instrument qui n’est alors quasiment plus joué depuis la fin du XVIIIe siècle.

Cet instrument à 6 ou 7 cordes, apparu vers la fin du XVe siècle, était joué en Europe, notamment à la cour des rois. La viole de gambe connaît son âge d’or sous Louis XIV, avec des compositeurs comme Marin Marais, Jean-Baptiste Lully et Antoine Forqueray. Mais au XVIIIe siècle l’intérêt des musiciens se tourne vers son parent, le violoncelle. Deux siècles plus tard, la façon de jouer de la viole de gambe s’est perdue, le jeune Jordi Savall se donne alors une mission : « c’était un pari incroyable de pouvoir retrouver le jeu de cet instrument ».

Dix ans de travail sur les manuscrits

Il explore les textes laissés par les musiciens de l’époque : le Traité de viole de Jean Rousseau, les lettres de Forqueray... « Beaucoup de matériel qui expliquait : le violiste joue l’archet en l’air, le troisième doigt de la main droite, c’est l’âme de la musique... » Fort de ses recherches, il demande à son professeur à Bâle, August Wenzinger, violoncelliste et gambiste, de l’accompagner dans son apprentissage. « J’avais tous les microfilms, les livres, les textes... J'ai passé deux ans à travailler ma technique avec lui, il me conseillait. Et j’ai développé une manière différente de jouer de la viole de gambe ».

Une exploration historique et musicale qu’il poursuit assidument. « J’ai commencé à jouer en 1965, et mon enregistrement vraiment professionnel a eu lieu dix années plus tard. Dix années dans lesquelles je travaillais 10h par jour, et j’expérimentais mon jeu avec des concerts. Après seulement, j'ai senti que j'avais assez de bagage pour pouvoir interpréter Sainte-Colombe d’une manière que je considérais convaincante ».

En parallèle de son travail sur la viole, il effectue des recherches sur les manuscrits d’époque, des pièces de l’époque Renaissance et Baroque disparues. « La meilleure façon de comprendre la musique, c’est d’aller aux sources, d’avoir accès au manuscrit, ou à l’œuvre telle qu’elle était imprimée à l’époque... Lorsqu’on les joue, elles prennent une vie, une place expressive incroyable : c’est là le grand plaisir du travail de recherche ».

Le succès de  « Tous les matins du monde »

Ce travail aurait pu rester connu d’une petite niche d’initiés, mais en 1991, le film d’Alain Corneau Tous les matins du monde lui apporte la célébrité. Jordi Savall interprète alors la bande-son du film : des pièces des compositeurs Marin Marais et Sainte-Colombe, protagonistes de l’histoire, incarnés par Jean-Pierre Marielle et Gérard Depardieu. Le film gagne le César du meilleur film et la bande originale devient disque d’or.

Gambiste, Jordi Savall devient aussi chef d’orchestre et professeur, il crée des ensembles de musique ancienne (Hesperion XXI, Le Concert des Nations), un label musical (Alia Vox)… Et à 80 ans passés, toujours présent sur scène avec sa viole de gambe ou la baguette de chef en main, il s’attache à promouvoir la nouvelle génération. « A l'époque, on pouvait compter sur les doigts d'une main ceux qui faisaient de la musique ancienne. Aujourd'hui, ils sont beaucoup plus nombreux, c'est plus difficile de se faire un chemin. » Il a récemment fondé des « académies » qui permettent à de jeunes musiciens (moins de 33 ans) de suivre des cours intensifs de musique ancienne (voix et instrument) et de participer à un orchestre dirigé par Jordi Savall.

Avec eux et le concert des Nations, il enregistre les Symphonies de Beethoven, avec instruments anciens. Un pas de côté assumé en dehors du répertoire baroque et renaissance, mais il se sert du même processus de recherche : « L'expérience que j'ai, de travail sur les manuscrits, dont je n'avais jamais entendu la musique, je l’ai aussi appliqué à ces compositions. Je me suis dit : le Beethoven qu'on écoute n'est pas nécessairement le même que ce que Beethoven voulait : j'ai donc regardé les partitions, étudié tous les détails, corrigé les choses qui n'étaient pas parfaitement adéquates... » De la discipline et de la patience.

59 min