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L’histoire des partitions graphiques, ou comment jouer une image

Par
"Water walk" (1959) de John Cage
"Water walk" (1959) de John Cage
- John Cage

Depuis sa genèse il y a plus d'un millénaire, la notation musicale est l'une des fondations inébranlables de la musique classique occidentale. Mais il existe des partitions qui renoncent à cet héritage pour remplacer la portée et les notes par des couleurs et des formes abstraites.

Si la musique est un art sonore, certains compositeurs choisissent pourtant de s'exprimer à travers un langage visuel afin d’élargir les possibilités de la composition musicale. Dès le début du XXe siècle, de nombreux musiciens estiment que la notation occidentale traditionnelle est  devenue insuffisante pour exprimer leurs idées musicales. Ils choisissent de s'en libérer en passant par des partitions visuelles et créent  de nouvelles œuvres aux timbres souvent étonnants.

Contrairement à la portée musicale traditionnelle à cinq lignes, structure rigide où chaque ligne et chaque espace représentent un élément sonore fixe et précis, la partition graphique donne plus de liberté pour composer et interpréter une œuvre musicale. Elle offre un champ de possibilités infini, limité seulement par l’imaginaire du compositeur. Elle peut s'exprimer à travers des formes, des couleurs, des mots et même dans certains cas, des textures. En brouillant les frontières entre les langages visuel, écrit et musical, les partitions graphiques annoncent ainsi l’arrivée d’une collaboration fructueuse entre compositeurs et plasticiens.

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Une musique pour les yeux

Pour certains, le XXe siècle marque définitivement la fin du règne de la portée traditionnelle. Depuis plusieurs siècles déjà, les compositeurs expérimentent l’aspect visuel de leurs partitions. La technique de l’Augenmusik [Musique pour les yeux] des XVe et XVIe siècles, dont les partitions contiennent des caractéristiques graphiques imperceptibles par l'auditeur lorsqu'elles sont exécutées, est un premier exemple d’expérimentation.

Le compositeur français Baude Cordier, représentant du style de l’ars subtilior de la fin du XIV et du début XV siècle, est l’un des premiers compositeurs à jouer avec l'aspect visuel de sa partition. Par exemple, son rondeau Belle, bonne, sage est composé en forme de cœur, afin d'illustrer l’intention amoureuse de l’œuvre. Quant au canon à trois voix Tout par compas suy composés, ce dernier est présenté littéralement en forme de cercle.

Deux partitions visuelles du "Codex Chantilly" de Baude Cordier
Deux partitions visuelles du "Codex Chantilly" de Baude Cordier
- Baude Cordier

Au XVIe siècle, cet aspect visuel de la musique s’amplifie. Les paroles de chansons dénotant la mort ou autre idée sombre sont souvent assignées à des notes noires, alors que les idées de pureté et de lumière sont associées à des notes blanches.

La tradition s’essoufflera au cours des XVII et XVIIIe siècles, mais on retrouve une approche similaire dans les œuvres de compositeurs du XXe siècle. Fils de copiste, le compositeur américain George Crumb s’inspire de cet héritage tout au long de sa carrière musicale pour produire des partitions visuellement saisissantes et pittoresques. Il transforme notamment les quatre portées d'un quatuor à cordes en une seule lorsque celui-ci joue à l'unisson, et courbe les portées en cercles ou en spirales pour représenter ses idées extra-musicales. Les partitions de la suite pour piano Makrokosmos (1980) prennent des formes inhabituelles dont deux cercles, une croix, une spirale et un signe de paix, selon le titre du mouvement.

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Au-delà de la portée

Certains vont encore plus loin. Au milieu du XXe siècle, la musique est complètement libérée de la portée lorsque le compositeur américain Morton Feldman signe son œuvre Projection 1 (1950). Inspiré des idées de l’indétermination en musique de John Cage, ainsi que les peintres expressionnistes abstraits de son époque, Feldman privilégie un style de composition non-intellectuel et presque instinctif de la musique.

La partition de Projection 1 prend la forme d’une grille sur laquelle des cases à trois niveaux font référence aux registres hauts, moyens et graves. Le tempo, le timbre et la durée sont indiqués, mais la hauteur et le volume sont au choix de l'interprète. La notation graphique permet à Feldman de façonner le son à travers de nouveaux paramètres de composition dans lesquels le silence, la densité, le registre et le timbre sont utilisés pour créer des structures sonores saisissantes et originales.

Huit ans plus tard, l’homme qui ne cesse de révolutionner la musique se met également à la création de partitions graphiques. La partition d’Aria de John Cage est colorée et visuelle, construite avec de nombreuses lignes ondulées avec dix couleurs différentes, chacune représentant une voix unique (dont notamment « nasillarde », « contralto », « colorature lyrique » et même « bébé ») et 16 carrés noirs indiquant des bruits vocaux non-musicaux, au choix de l’interprète. C’est la célèbre chanteuse Cathy Berberian, grande défenseuse de la musique contemporaine, qui assure la création de l’œuvre en 1959.

L’interprète de prédilection de John Cage se mettra elle-même à la création de partitions graphiques et signe en 1966 son œuvre Stripsody pour voix de femme. La partition, une bande dessinée conçue par le dessinateur et satiriste italien Roberto Zamarin, est une suite d’indications visuelles d’imitations et d’onomatopées sonores.

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Il existe de nombreux exemples notables de partitions graphiques, notamment Terretektorh d’Iannis Xenakis, Polymorphia de Krzysztof Penderecki et Autotono de Sylvano Bussotti, mais Treatise du compositeur britannique Cornelius Cardew reste l’une des plus marquantes par son ambition et l’habileté de sa conception. Écrit entre 1963 et 1967, Treatise est une partition musicale graphique comprenant 193 pages de lignes, de symboles et de diverses formes géométriques ou abstraites qui renoncent entièrement à la notation musicale traditionnelle. La seule indication : « pour n'importe quel nombre de musiciens avec n'importe quel instrument, [et] peut être exécuté en entier ou en partie »

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Alors que certaines partitions graphiques sont conçues afin de permettre l’interprétation d’une œuvre, d’autres naissent après la création d’une œuvre électroacoustique, comme Artikulation (1958) de Ligeti. Certes le compositeur esquisse une première partition lorsqu’il met au point son expérimentation sonore, mais une deuxième partition sera conçue par Rainer Wehinger en 1970. Approuvée par le compositeur, elle est aujourd’hui considérée comme la partition officielle d'écoute, afin de guider l'auditeur à travers l’œuvre sonore.

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Etendre l’accès à la composition et à la création musicale

La notation graphique est principalement le fruit de compositeurs et d’expérimentateurs chevronnés, mais elle permet également de remettre l’acte de composition et de création musicale dans les mains de musiciens inexpérimentés et même de ceux sans formation musicale.

Au niveau pédagogique, les partitions graphiques permettent aux enfants un accès à la création et l’interprétation musicale dès leur plus jeune âge. Mais l’ouverture des partitions graphiques invite également à la composition ces musiciens non-classiques sans connaissances des règles de la composition traditionnelle, à l’exemple de Brian Eno. Alors jeune étudiant et musicien passionné sans formation de composition ou de musique classique, il s’inspire des idées et expérimentations de John Cage et notamment son avis de l’inutilité de toute formation dans le processus de composition.

En 1978, il produit son album phare Ambient 1: Music for Airports. Paysage sonore atmosphérique, il conçoit alors un nouveau genre artistique de musique dite « ambiante », créée à partir d’éléments graphiques (présentés à l’arrière de l’album) dans l’idée de communiquer visuellement une impression musicale sans pour étant servir comme partition concrète pour interpréter la musique.

L'arrière de la pochette d'"Ambient 1 : Music for Airports" de Brian Eno
L'arrière de la pochette d'"Ambient 1 : Music for Airports" de Brian Eno
- Brian Eno

Certes la notation graphique est loin de remplacer la notation musicale traditionnelle, mais en libérant l’acte de composition et de création musicale des règles de composition du passée, l’action musicale redevient une activité humaine sans limites et ouverte à tous.