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La musique contemporaine vous perd ? Karol Beffa vous donne les clés

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Le terme « musique contemporaine » regroupe des styles de composition et chapelles musicales très variés, et ce, sur près d'un siècle.
Le terme « musique contemporaine » regroupe des styles de composition et chapelles musicales très variés, et ce, sur près d'un siècle.
© Getty - Just_Super

Le terme « musique contemporaine » regroupe des styles de composition et chapelles musicales très variés, et ce, sur près d'un siècle. Voici un tour d’horizon des XXe et XXIe siècles en compagnie du compositeur et pianiste Karol Beffa.

À l’aube du XXe siècle naît une scission au sein de la musique, au sujet de la tonalité. D’un côté, la poursuite d’une musique tonale, impressionniste et symboliste, que revendiquent les compositeurs français. De l’autre, une évolution du langage musical post-mahlérien, est défendue par les compositeurs de la seconde école de Vienne. Ces derniers souhaitent dépasser les principes de la tonalité au profit de l’atonalité, du dodécaphonisme et du sérialisme. Cette vision radicale, théorisée par le musicien et philosophe Theodor Adorno, aura pour effet d’éclipser les courants musicaux ne correspondant pas à la vision adornienne, stricte et dominante :

« Avant 1945, il a existé une modernité franco-russe qui s’inscrivait dans le sillage de Debussy et de Ravel. Cette modernité était plus solaire que crépusculaire, plus consonante que dissonante… on a eu tendance à la négliger par rapport à la modernité adornienne des trois Viennois, Berg, Schoenberg et Webern », explique Karol Beffa, compositeur, pianiste et universitaire franco-suisse, auteur du livre L’autre XXe siècle musical (Buchet-Chastel, 2022).

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Le musicologue, philosophe et sociologue Theodor W. Adorno
Le musicologue, philosophe et sociologue Theodor W. Adorno
© Getty - brandstaetter images

À l’issue de la Seconde Guerre mondiale en 1945, le monde de la musique vole en éclats. Les courants musicaux de l’avant-guerre ne sont plus compatibles avec la nouvelle génération de compositeurs, profondément bouleversée avec six années de conflit mondial. L'année 1945 marque également un tournant symbolique avec la mort de Bartók et de Webern. Ce passage de génération charnière ouvre une nouvelle voie au monde de la musique, annonçant de profondes réformes :

« Cela se complique après 1945. Il y a eu une voie militante, tenante de la tabula rasa, et qui pendant longtemps était à peu près la seule que l'on prenait en compte dans l'histoire de la musique. Cette voie dictait sa propre lecture : après la révolution du sérialisme intégral à la toute fin des années 40, il y aurait eu la révolution de l'œuvre ouverte et de l'aléatoire. Et, un peu plus tard encore, la révolution de la musique spectrale [basée sur le timbre du son musical, NLDR], à peu près contemporaine de la révolution minimaliste de La Monte Young, Terry Riley, Steve Reich, et Philip Glass*. »*

Synthétiser l’évolution des styles du XXe siècle d’une manière linéaire est évidemment possible, mais cette démarche suppose de prendre le risque d’adopter une vision réductionniste et consécutive : « On a tendance, dans cette vision de l'histoire, à considérer que chaque génération chasse la précédente par le truchement d'une révolution hardcore, ce que je trouve problématique », alerte Karol Beffa.

Arabesques
1h 28

Evaluer la topographie des XXe et XXIe siècles

Comment notre regard sur les figures dominantes et aux courants musicaux majeurs du siècle précédent a-t-il évolué ? Les grandes lignes ont été tracées, les grands courants identifiés. Pourtant, notre perception du paysage musical du XXe siècle ne cesse de changer, au gré de nos découvertes et réévaluations constantes :

« Avec la vogue féministe, on a pu justement redécouvrir une quantité de compositrices. Et l’arrivée du CD il y a 40 ans nous a permis de découvrir ou de redécouvrir un répertoire et des compositeurs rares. Mais je ne pense pas qu'à l’avenir on opérera pour la musique du 18ᵉ des réévaluations aussi massives que celles qu'il est encore possible d'opérer pour une partie de celle du 20ᵉ — une musique qui est réévaluée quasiment tous les ans », souligne Karol Beffa.

Ces réévaluations massives sont opérées en grande partie grâce au nombre croissant d’enregistrements produits, permettant au public de se faire une idée de l’œuvre d’un compositeur en peu de temps. La diffusion de ces enregistrements, avec plus récemment l'écoute numérique, permet à un public élargi de redécouvrir et de réévaluer la topographie musicale du XXe siècle.

Musique matin
1h 59

Faut-il choisir son camp au XXIe siècle ?

S’il est désormais plus facile, avec le recul, d’étudier la musique du XXe siècle ses écoles et ses courants avec un regard critique, qu’en est-il de ce nouveau millénaire ? Il est encore difficile d’observer de façon objective les influences et mouvements de la scène musicale du XXIe siècle. Il est néanmoins déjà possible de repérer certains courants majeurs :

« Je connais peu de compositeurs qui se réclameraient aujourd'hui du sérialisme pur et dur, mais il doit évidemment y en avoir. Certains écrivent en ayant à l'esprit une combinatoire qui pourrait évoquer celle du sérialisme. Je pense qu’il y a aujourd'hui un courant musical que l'on pourrait appeler faute de mieux ‘atonal sans concession’, et qui a tendance à récuser purement et simplement la consonance. Il y a aussi un courant qui est peut-être en train de devenir un peu académique, qui est celui de la sursaturation », précise Karol Beffa.

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Il n'existerait donc pas un style dominant mais une pluralité de styles différents, adoptés parfois par un seul et même compositeur. Existe-t-il encore de chapelles stylistiques et idéologiques en mesure de fédérer plusieurs compositeurs sous une seule et même idée ?

« Je dirais que cohabitent aujourd’hui des compositeurs de styles extrêmement variés. Je ne pense pas que les chapelles aient disparu, mais disons qu’un compositeur n’est plus obligé, n’est plus sommé de choisir son camp. Le simple fait de ne pas avoir à se poser cette question autorise, à mon avis, plus de liberté car on ne se sent pas contraint par une injonction à choisir à tout prix son camp selon une institution musicale ou selon la critique », résume Beffa.

S’il existe désormais une liberté dans la revendication d’une identité musicale, le financement de la musique reste un facteur déterminant dans la commande et la création d’une œuvre : « Aux Etats-Unis, par exemple, il y a un certain pluralisme esthétique, avec beaucoup de courants différents. Force est de constater que la musique la plus atonale et la moins accessible n'a guère d'autres moyens d'expression que celui des campus. Elle est financée, comme d'autres arts considérés comme expérimentaux, par les départements d'arts de certaines universités. En Europe comme aux Etats-Unis, la question du financement demeure essentielle », ajoute Beffa.

Le métier de compositeur et l’engagement en musique

L’histoire de la musique contemporaine est en constante évolution, tout comme le métier de compositeur. Artiste polyvalent il y a encore un siècle, celui-ci se dirige vers une spécialisation de son métier, bien loin de ses homologues d’il y a un siècle :

« Il y a 150 ans, quasiment tous les compositeurs étaient d'excellents instrumentistes. Ils étaient tous pianistes ou éventuellement violonistes. Depuis 1945, certains compositeurs ont fait des carrières de chefs d'orchestre et réciproquement certains chefs d'orchestre se sont lancés dans la composition, mais il est beaucoup plus rare qu'un compositeur soit aussi instrumentiste. C'est lié à une spécialisation croissante dans les deux domaines, dans celui la composition mais surtout dans le domaine de l'interprétation. »

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À cela s’ajoute l’autonomie du compositeur, désormais capable d’exister et d’opérer indépendamment, notamment de l'industrie de l'édition musicale notamment, alors qu'il en dépendait très fortement autrefois.

« Même si l'éditeur a toujours un rôle important à jouer, on pourrait tout à fait imaginer aujourd'hui qu'un compositeur n'ait pas d'éditeur — ce qui aurait été inconcevable il y a 40 ou 50 ans. Aujourd’hui, un compositeur peut faire sa promotion via son site web et envoyer le matériel de ses œuvres aux artistes qui en ont besoin. Mais on aura toujours tendance à penser, à tort ou à raison, qu'un compositeur qui est édité est meilleur qu'un compositeur qui ne l'est pas. »

Le compositeur est également devenu une figure publique, davantage engagée et attaché au discours social de son époque. Nombreux sont ceux qui portent un discours socio-politiques lié à l’écologie, au terrorisme, au féminisme et à la discrimination.

« L’engagement en musique a toujours existé. En revanche, les œuvres composées pour ‘sauver la planète’, si l’on peut dire — certaines existent déjà, et quantité d'autres vont venir —, voilà un phénomène récent, tout simplement car la prise de conscience des questions environnementales n'était pas aussi aiguë il y a 30 ansIndépendamment des questions esthétiques, il me semble qu’il faudrait regarder avec circonspection une situation qui risque d’advenir où un artiste ne serait véritablement pris au sérieux que s'il écrit une musique engagée », conclut Karol Beffa.

  • À revoir, le séminaire du Collège de France "L'atonalisme, et après" (2012).

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