La pédagogie Kodaly, une pédagogie du chant pour tous

Aucun enfant n'est dépourvu de musicalité, estimait Zoltán Kodály lorsqu'il mit en place la pédagogie d'enseignement musical qui porte son nom. Et le meilleur moyen de la développer, c'est de chanter.
Lorsqu’il a mis au point sa pédagogie en Hongrie dans les années 1950, Zoltán Kodály a placé le chant au cœur de son enseignement. Le moyen d’expression le plus naturel, c’est aussi l’instrument le plus accessible à tous les enfants, quel que soit leur potentiel musical. Car, selon Kodály, aucun enfant n’est dépourvu de musicalité, il suffit d’aller la chercher de la façon la plus adaptée. « Ainsi aura-t-il développé la relation la plus directe avec la musique qu’il pourra aborder, pratiquer et comprendre pendant toute sa vie, écrira-t-il. A partir de la première école qu’il fonde en 1950 à Kecskemét, sa ville natale, la méthode Kodály se répand en Hongrie dans les écoles publiques et les conservatoires, avec l’objectif de lutter contre l’analphabétisme musical : « Dans les écoles, nous ne formons pas de futurs professionnels, mais un public pour les salles de concert. »
Et en effet, soixante-dix ans plus tard, la méthode Kodály s’est répandue au-delà des frontières de la Hongrie. Au Danemark, elle est intégrée dans l’enseignement musical dans les écoles. De même qu’en Irlande, en Ecosse, dans les pays d’Amérique latine, en Australie ou aux Etats-Unis. En France, par contre, elle reste confidentielle : l’association La voix de Kodály en France dispense des formations à travers le pays et rassemble les professeurs de musique formés à cette méthode. Mais elle ne rencontre pas la reconnaissance des structures officielles d’enseignement musical : seule la Maitrise de l’Opéra de Lyon applique la méthode dans son enseignement.
Laure Pouradier Duteil, professeur de formation musicale à la Maîtrise de l'Opéra de Lyon, raconte : « A l'époque où Serge Dorny était directeur, il a voulu réformer la maîtrise selon les modèles - anglais ou hongrois - avec une vraie tradition d'enseignement. Le choix s'est porté sur la pédagogie Kodály. Nous l'avons mis en place avec le pédagogue suisse Edouard Garo, qui a introduit la pédagogie Kodály en Suisse. Aujourd'hui les maîtrisiens de l'opéra de Lyon suivent les cours de formation musicale selon la pédagogie Kodaly du CE1 jusqu'à la fin de troisième. »
Laure Pouradier Duteil s'est formée à Kecskemét, à l'Institut Kodály. « C'est une pédagogie très complète qui demande au professeur une solide connaissance des techniques vocales. Il faut pouvoir utiliser sa voix au service de la formation musicale, mettre le chant au cœur des apprentissages, et radicalement modifier la manière d'enseigner la musique. Une approche qui n'est pas facile à mettre en place pour les professeurs formés en France, qui est du coup, avec l'Italie et l'Espagne, l'un des seuls pays au monde où cette pédagogie ne se pratique pas. »
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Bien plus qu'une méthode
Grégory Hérail, directeur de l'école Bouge et chante de Lyon, s’est lui-même formé en Hongrie et forme aujourd'hui les intervenants en France à son tour. « La pédagogie Kodály est bien plus qu'une méthode. Il s'agit d'une approche d'enseignement globale. L'élève est partie prenante de ses apprentissages, il doit être actif du début à la fin et pour cela, le chant est le meilleur moyen. Alors qu'avec un instrument, la justesse ne doit pas être vérifiée en permanence, le chant oblige à s'écouter sans cesse : on s'écoute et on écoute les autres pour s'ajuster. De plus, le chant est la pratique la plus accessible pour tous les enfants, peu importe leurs prédispositions musicales, et demande peu de technicité pour arriver à un résultat. » Et surtout, c'est une source de plaisir pour tous les enfants, ce qui reste la motivation principale, rajoute Grégory Hérail.
Dans l'école Bouge et chante, l'initiation à la musique commence même avant trois ans. « Il n'est jamais trop tôt pour commencer, à condition d'adapter l'approche et le répertoire, » explique- t -il. Plus on commence tôt, meilleures sont les chances que l’enfant développe au maximum ses capacités musicales, disait Kodály lui-même. En ajoutant que le mieux serait de commencer neuf mois avant la naissance... Mais quelles sont ses priorités, quels outils, quelle méthodologie ? « A chaque âge, son approche. L'objectif est de développer l'oreille mélodique et harmonique de l'enfant, sa capacité de se repérer dans une mélodie et de se situer par rapport à d'autres voix, et ensuite de développer son oreille interne, cette capacité de lire la musique comme si on lisait un livre, et de pouvoir entendre la musique dans sa tête. »
À écouter
La solmisation à échelle mobile
Dans le but d'éduquer l'oreille, les élèves sont amenés très tôt à chanter les premiers chants polyphoniques. Le travail est très progressif, explique Grégory : on installe la pulsation, puis le rythme, ensuite un ostinato et on empile une à une les autres voix. Pour fixer l'intonation, Kodály a introduit un principe très ingénieux qui est la solmisation relative : les différents degrés de l’échelle sont chantés avec les noms de syllabes correspondantes, quelle que soit leur hauteur absolue. Une gamme majeure sera ainsi toujours chantée Do-Ré-Mi-Fa-Sol-La-Si-Do, quelle que soit la hauteur de sa tonique absolue. De cette façon, chaque note a sa fonction et est chantée en relation à une autre note. Les intervalles deviennent les formules que les enfants reproduisent sans problème.

Pour faciliter l'intonation, on utilise la phonomimie, une manière de visualiser les hauteurs de notes chantées en les assimilant à un geste de la main, un système inventé par John Curwen et repris par le pédagogue hongrois, comme représenté ici :

Ce qui est enseigné en priorité, ce sont des rapports harmoniques et des intervalles dans les mélodies chantées, explique Grégory Hérail : « En France, on a tendance à chanter note par note. La pédagogie Kodály permet de se situer en permanence en rapport à une tonique. Cela permet de chanter en polyphonie assez vite. Et aussi, d’apprendre les formules types d'enchaînement harmonique, qui reviennent ensuite dans la musique ' savante ', dans le jazz, la pop etc. »
C'est justement cette solmisation à échelle mobile qui est l'obstacle principal pour une meilleure compréhension de cette pédagogie en France, selon Laure Pouradier Duteil. «Ce qui est difficile d'intégrer dans notre système français, c'est que l'on éduque l'oreille d'abord et qu'ensuite en passe par le codage. Les enfants apprennent à chanter juste une tierce majeure par exemple avant même de savoir tracer la clé du sol ou de situer les notes sur une portée.»
Même si l'objectif premier de l’enseignement est le chant, l’enseignement passe évidemment par l'intégration des notions musicales clairement identifiées, selon Gregory Hérail. « Dès que les élèves arrivent à chanter juste, on commence à introduire l'écriture. On note le rythme, et ensuite les hauteurs des notes. Il n'y a pas d'exercices de solfège à proprement parler, toutes les notions sont travaillées sur les exemples musicaux que l'on chante : la progression se fait uniquement à partir du répertoire, c’est la musique qui amène une notion et non pas le contraire. Tout d’abord on chante, et ensuite on verbalise.»
Un répertoire familier
Une attention particulière est portée au répertoire. Lorsqu’il commence à enseigner, le compositeur et pédagogue puise dans le répertoire des chansons traditionnelles hongroises, un patrimoine qu’il a passé des années à répertorier, noter et enregistrer en compagnie de Béla Bartók. « Les chants traditionnels ont un double avantage, explique Grégory Hérail. Ils font partie de l’imaginaire de chaque enfant qui les chante facilement et ils correspondent à la prosodie de la langue maternelle. De plus, ils sont construits sur les formules mélodiques qui rentreront facilement dans l’oreille des enfants. Les formules qu’ils pourront facilement reconstituer dans d’autres types de répertoire par la suite. Une voie d'accès directe à tout type de musique, modale et tonale : classique, mais aussi médiévale, renaissance ou jazz. »
Laure Pouradier Duteil travaille le répertoire traditionnel, mais aussi les œuvres du grand répertoire : Mozart, Gounod, Schubert...L’enseignant doit constituer son catalogue d’œuvres en fonction de l'âge des enfants et ses objectifs en termes d'apprentissage, ce qui demande pas mal de recherches. Une fois en cours, tous les jeux musicaux sont permis : « Les enfants adorent chanter les chansons traditionnelles, c'est un répertoire qui leur parle, qui résonne en eux, qui leur est proche. En cours, on les travaille en unisson, en canon, en bourdon, en ostinato, et ça les amuse quel que soit leur âge. Au bout de quelques séances, ils se les approprient et reprennent les mêmes jeux vocaux en cours de récréation.»
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Malgré le succès manifeste auprès des enfants, le répertoire de base de la pédagogie Kodály suscite des réserves en France : « Les chants traditionnels ont chez nous une image un peu désuète, alors que dans les pays des traditions vocales fortes, ils sont ancrés dans les pratiques musicales, explique Grégory Hérail. La France a perdu le lien avec les traditions vocales, nous ne chantons plus, alors que ce répertoire peut nous ouvrir l'accès à tous les autres registres musicaux. »
Et si originellement la pédagogie Kodály a été pensée pour développer la pratique musicale des enfants à travers le chant, elle se décline aujourd’hui dans l'enseignement de l'instrument grâce à la méthode Colour Strings, fondée par Géza Szilvay, violoniste, pédagogue et compatriote de Zoltán Kodály. Qui sera l'objet d'un prochain article...
Références


