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Les instruments de musique souffrent-ils de la canicule ?

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Les instruments de musique souffrent-ils de la canicule ?
Les instruments de musique souffrent-ils de la canicule ?
- Elizabeth Livermore

Pics de chaleur à répétition, incendies, sècheresse...l'Europe vient de vivre un été historique selon les météorologues. Comment les instruments de musique ont-ils traversé ces conditions climatiques extrêmes ? Faut-il s'en inquiéter ? Comment les protéger ? Réponse des musiciens et des luthiers.

Comment les instruments de musique ont-ils traversé cet été caniculaire ? Tout d'abord, en fonction de la matière première, toutes les familles d'instruments ne sont pas touchées de la même manière. Fabriqués principalement en bois, matière réactive à la chaleur, les instruments à cordes frottées (violon, alto, violoncelle, contrebasse), ou pincées (guitare) et les bois de la famille des vents (hautbois, clarinette, basson, saxophone) sont les premiers auxquels on pense. Mais certains instruments de la famille des cuivres peuvent eux aussi être concernés. Quelles conditions climatiques peuvent abîmer ou dérégler un instrument de musique ?

La canicule : une température élevée mais constante

Christel Lagarrigue est luthière à Bourg-d'Oisans en Isère. Elle n'a pas enregistré plus de demandes d'intervention au cours de cet été que d'habitude. "Il n'y a pas eu plus d'instruments fracturés. Je ne suis pas alarmiste par rapport à la canicule telle qu'on l'a vécue. Même si aujourd'hui on en parle beaucoup, ces changements à l'échelle d'un violon sont quand même lents. Il ne se met pas à faire extrêmement chaud du jour au lendemain," précise la luthière.

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Ce que confirme Sarah Nemtanu, premier violon solo à l'Orchestre national de France. La musicienne joue sur un instrument ancien, un Guadagnini de 1767. "Je considère vraiment mon violon comme quelqu'un de vivant, je lui fais confiance. Il a très bien vécu la canicule. Je suis moi-même faite faite de matière organique. Si je peux résister, alors lui aussi. Voilà, il a 300 ans et il en aura vu d'autres ! Si on constate un changement dans la sonorité change, alors il est infime. C'est comme un arbre dans la forêt, cela met du temps parfois à s'adapter, mais il n'y a rien de violent."

Ennemi n°1 : la sécheresse

Si la canicule n'a pas provoqué plus de dégâts que d'habitude, c'est parce que le taux d'hygrométrie, c'est-à-dire de l'humidité dans l'air, a été relativement stable, expliquent les luthières. Car l'ennemi numéro un pour les instruments, c'est la sécheresse. Contrairement à une idée reçue, le chauffage, ainsi que la climatisation, peuvent causer plus de dégâts sur l'instrument qu'un été caniculaire. "Pour les instruments à cordes, on a besoin d'un certain taux d'hygrométrie," explique Christel Lagarrigue. "Si l'atmosphère est beaucoup trop sèche le bois va se contracter et provoquer de plus en plus de tensions sur les surfaces de contact collées. La conséquence : l'instrument peut se décoller ou dans le pire des cas, se fissurer."

Des dégâts facilement rattrapables par un luthier professionnel, rassure Lucie, luthière à l'atelier Patrick Charton à Paris. "Quand il fait très chaud, le vernis peut fondre et rentrer en réaction avec le revêtement intérieur de la boîte,  complète-t-elle. Rendre un aspect neuf à un vernis qui a souffert de la chaleur, c'est plus compliqué."

" Un indicateur d'hygrométrie dans la boîte de l'instrument est nécessaire, conseille Sarah Nemtanu.  Dans le cas d'un environnement trop sec, il existe des  humidificateurs en forme de tuyau qu'on plonge dans l'eau, qu'on essore et qu'on glisse dans les ouïes du violon, le temps que l'hygrométrie s'améliore,"  explique la musicienne. Elle conseille de ne pas stocker l'instrument près d'une source de chaleur en hiver ou derrière une surface vitrée en été, de ne pas le laisser au soleil sur une terrasse ou dans le coffre d'une voiture.

Les musiciens professionnels sont avertis des risques de la sécheresse, ils ont en général de bons réflexes. Ce qui n'est pas forcément le cas lorsqu'on débute la pratique de l'instrument. "Lorsqu’il fait très sec, les chevilles en bois des violoncelles sont lâches à l’intérieur de la tête de l’instrument. C’est une difficulté pour les enfants et les amateurs", rapporte Lucie. "La corde devient toute molle et l'instrument est complètement désaccordé. L'été, quand le professeur n'est pas là, les gens viennent beaucoup à l'atelier pour qu'on le leur accorde."

Même certains instruments de la famille des cuivres, fabriqués en laiton, peuvent souffrir pendant de longues périodes de sécheresse : "Notamment des cors dont l'intérieur n'a pas été bien vidé, parce que la condensation sous l'effet de la chaleur peut se transformer en calcaire et bloquer le mécanisme si l'instrument n'est pas joué pendant longtemps, nous explique Bertrand de l'atelier parisien Olifant. Très souvent, de retour des vacances, les élèves et les parents constatent que l'instrument ne marche plus !"

Ennemi n°2 : le choc thermique et hygrométrique

Les instruments du quatuor sont surtout sensibles aux changements de température très rapides, nous explique Christel Lagarrigue. " Ils n'aiment pas du tout passer d'une maison chaude à un coffre de voiture glacée."  Ainsi, les voyages en avion peuvent-ils faire beaucoup de dégâts à cause du choc thermique et hygrométrique, précise la luthière.  "Par exemple, si vous allez faire des concerts à la Réunion, il est fort probable qu'à un moment l'instrument soit décollé."

Même problème pour les bois de la famille des vents, explique le hautboïste Gabriel Pidoux.  "C'est de la mécanique de haute précision. L'instrument est accordé au micromètre avec des millilitres de graisse sur les axes qui font que tout est bien huilé. Avec les changements de température abrupts, les micromouvements du bois se répercutent et sont amplifiés par les vis et les axes qui sont plantés dans le bois et ça peut dérégler l'instrument. J'ai eu la chance de jouer à Hong-Kong récemment, 86 % d'humidité et 35 degrés dehors. À mon arrivée, j'ai passé trois jours à l'hôtel en vidéo avec mon luthier à Paris, il m'a expliqué quelles vis bouger pour que mon instrument soit à nouveau correctement réglé."

Pour les instruments à anches, simple pour la clarinette et le saxophone, double pour le hautbois et basson, cet objet que l'on place en haut de l'instrument pour générer la vibration est au cœur du problème quand il s'agit des changements brusques de température et de taux d'humidité dans l'environnement, explique Gabriel Pidoux. "Si l'humidité est élevée, je dois la désépaissir davantage pour qu'elle puisse vibrer. Je me déplace toujours avec un petit couteau, une boîte de 25 anches et 5 qui fonctionnent. De toute façon, je passe 90 % de mon temps à adapter l'anche en fonction de l'atmosphère."

Un taux hygrométrique élevé peut aussi nuire aux archets, rajoute Sarah Nemtanu. "A partir de 70 % d'humidité, cela devient problématique. La mèche de l'archet va se détendre, glisser, coller sur le violon, elle ne va plus complètement adhérer et on aura l'impression que l'on ne peut plus mettre assez de pression en jouant."

Pour se prémunir des mauvaises surprises, la musicienne conseille d'envelopper son instrument d'un linge de soie fermé, qui protège à la fois de la chaleur et de l'humidité, avant de le déposer dans sa boîte. Quant à l'archet, dès qu'on a fini de jouer, il est recommandé de bien le détendre pour que la baguette ne reste pas en tension.

Le réchauffement climatique pose question

On l'a vu : des solutions existent pour protéger les instruments des températures extrêmes, mais les musiciens et les luthiers prennent quand même au sérieux les conséquences encore inconnues du réchauffement climatique dans l'avenir. "L'enjeu principal, c'est l'approvisionnement en bois, souligne Gabriel Pidoux.  Si les températures continuent à monter, il y aura bien un jour où le roseau [matière première pour fabriquer les anches] ne poussera plus de la même manière."

"Une année de canicule, au niveau de la croissance du bois, on le ressentira", confirme Christel Lagarrigue. "Lorsqu'on a des été très secs, l'arbre se protège et sa croissance se passe différemment. Au niveau de la texture même du bois à travailler, ça va changer des choses"... et avoir des conséquences durables à la fois pour les luthiers et les musiciens qui sont encore difficiles à prévoir.