Pier Pasolini dans son propre film, "Le Decameron", tourné en 1971
Pier Pasolini dans son propre film, "Le Decameron", tourné en 1971

"Orgia" de Pasolini, du théâtre à l'opéra par Hèctor Parra

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"Orgia" de Pasolini : du théâtre à l'opéra, par Hèctor Parra

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Pier Paolo Pasolini, cinéaste italien radical, a marqué au fer rouge le cinéma des années 60 et 70 de son œuvre polémique et engagée. Hèctor Parra, compositeur en résidence à la Villa Médicis, a choisi d’adapter sa toute première pièce de théâtre, "Orgia”, en opéra. Décryptage en vidéo.

Si l’on connaît davantage les films de Pier Paolo Pasolini que ses écrits, cela ne leur enlève pas moins leur intérêt artistique et critique vis-à-vis d’une société contemporaine en pleine mutation. Le natif de Bologne, connu pour son mépris de la bourgeoisie ou son aversion pour l’Église italienne de la seconde moitié du XXe siècle, n'a pas seulement développé sa pensée derrière une caméra. Il a écrit plus d’une vingtaine de romans et d’essais - et ce sans compter la diversité de son œuvre théâtrale et poétique, débutée à l'orée de ses 20 ans.

Une aura controversée

Que ce soit à travers son sulfureux Théorème (1968) ou le scandaleux Salò ou les 120 Journées de Sodome (1975), dont la première aura lieu quelques jours après l’assassinat du réalisateur dans une station balnéaire de Rome, l'œuvre cinématographique de Pasolini témoigne d'une exigence unique et d'une obsession notable pour la controverse, dans laquelle “la souffrance serait la condition normale de l’existence humaine”, comme l’explique son confrère italien Vittorio Cottafavi.

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La première véritable pièce théâtrale que le cinéaste écrit en 1965, Orgia, résonne avec ce corpus filmique torturé. Huis clos se déroulant dans l'intimité d'une chambre matrimoniale, Orgia traite d'une relation sadomasochiste entre un homme et une femme. Le texte évoque, entres autres, la violence qui régit nos relations humaines et sociales. “Dans “Orgia”, il y a toutes les préoccupations de Pasolini. Je trouve que c'est une passion. […] Pasolini lui-même, c'est un miroir du personnage de Christ", explique Hèctor Parra.

Portrait de Pier Paolo Pasolini dans sa maison de Rome en 1962
Portrait de Pier Paolo Pasolini dans sa maison de Rome en 1962
© AFP - Rastellini

Un Théâtre de la Parole

Hèctor Parra, compositeur né à Barcelone en 1976, achève ce mois de septembre une résidence d'un an à la Villa Médicis à Rome. Il y a débuté la composition de son opéra de chambre Orgia, écrit pour trois voix solistes, un ensemble instrumental moderne ainsi qu'un instrument baroque - un archiluth. Cet opéra, adapté de la pièce éponyme de Pasolini, s’inspire du rapport particulier qu'entretenait ce dernier avec le théâtre, et du potentiel lyrique qu’offre le la voix humaine mise au service de l'opéra. Selon Hèctor Parra, “Pasolini qualifiait son théâtre de 'Théâtre de la Parole'. La parole était le personnage et cherchait une langue capable d'exprimer la réalité comme l'expriment les corps.”

Hèctor Parra interprétant une de ses compositions à la Villa Médicis à Rome
Hèctor Parra interprétant une de ses compositions à la Villa Médicis à Rome
- Clémence Guinard

Du théâtre à l'opéra

Tragédie intime, à la fois "tendre et atroce", la création de cet opéra offre l'opportunité à Hèctor Parra de continuer son exploration de la violence et du mal, après son adaptation musicale en 2019 du roman de Jonathan Littell, Les Bienveillantes, qui narre les mémoires fictives d’un officier SS commettant des exactions durant la période nazie.

Pour la première fois de sa carrière, Parra travaille en italien, langue maternelle de l’opéra et d'une grande partie de l'œuvre pasolinienne. “Un compositeur d'opéra, d'abord, pour moi, c'est un serviteur du livret. Mais ce n'est pas un service de subordination.” Comme pour ses précédents opéras, Les Bienveillantes (2019) ou encore Wilde (2015), la mise en scène sera confiée à Calixto Bieito. Véritable « passion », qui n'est pas sans rappeler l'appétence de Pasolini pour la musique de Bach - utilisée dans plusieurs de ses films et notamment dans L'Évangile selon saint Matthieu (1964) - Orgia est donc également l'occasion pour le compositeur catalan de mettre en musique toute la complexité d'un artiste mêlant en permanence le sacré et le profane. Ainsi que les liens inoxydables entre la poésie d'un texte et les voix qui l'incarnent : "Sans doute poésie et musique sont cousines germaines, parce que toutes les deux expriment le lyrisme de l'être humain qui habite un monde fragile. Et l'opéra, c'est surtout cela, non ?"

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