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"Oxymore" : les coulisses de la prouesse technique et acoustique de Jean-Michel Jarre

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Hervé Déjardin, ingénieur du son, a travaillé en étroite collaboration avec Jean-Michel Jarre
Hervé Déjardin, ingénieur du son, a travaillé en étroite collaboration avec Jean-Michel Jarre
© Radio France - Louis-Valentin Lopez

La nouvelle création de Jean-Michel Jarre est présentée en exclusivité lors de l'Hyper Weekend Festival, à la Maison de la Musique et de la Radio. Une expérience totale, immersive, qui relève de l' "inouï" selon son compositeur.

Tout part d’un legs précieux. Une bibliothèque sonore, confiée à Jean-Michel Jarre par le regretté compositeur Pierre Henry, qui nous a quitté en 2017. Le point de départ du troublant "Oxymore" : création bouillonnante, expérience organique et acoustique totale, présentée en première mondiale lors de l’Hyper Weekend Festival, qui débute ce vendredi à la Maison de la Radio et de la Musique. « J’ai intégré un certain nombre de sons que Pierre Henry m’a légués, transmis par sa femme Isabelle Warnier », raconte Jean-Michel Jarre à France Musique. Des sons au départ assez organiques et minéraux, intégrés et réinterprétés par le compositeur d’"Oxygène" lors d’un concert faisant se rencontrer et s'entrechoquer musique concrète et abstraite, qui relève de la prouesse technique.

Groupé au centre de l’Agora et encerclée par dix-sept enceintes, l’audience se trouvera immergée pendant plus de cinquante minutes dans un bain de sons, le temps d’un voyage immobile à 360 degrés. C'est ce que l’on appelle le son « multicanal ». « Le multicanal, c’est le fait d’avoir des sons qui arrivent de partout. Pour moi, ce n’est pas une approche de ‘geek’ : il s’agit de revenir à une écoute naturelle », souligne Jean-Michel Jarre. « La stéréo n’existe pas dans la nature. Quand je vous parle, je suis en mono, l’oiseau qui chante est en mono, la voiture qui passe également. Et aujourd’hui, technologiquement, nous sommes capables de reproduire cela. »

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Intégrer l'espace dans la composition

Paradoxal constat de la technologie qui permet de reconstituer l’expérience du réel. Forcément, la composition en est affectée : « Composer en fonction du multicanal, c’est totalement différent que de composer pour un orchestre ou pour la stéréo. On écrit souvent une musique que l’on va écouter en étant de face. Le multicanal pose donc de multiples problèmes en termes de placement dans l’espace : imaginez que vous sépariez tous les éléments d’un orchestre symphonique ! Cela ne va plus du tout sonner pareil, il faut recréer la fusion. »

Trois mois de travail intensif, depuis la mi-octobre. « Des hauts, et des bas », confie Jean-Michel Jarre. « Mais c’est dans l’urgence que l’on peut faire des choses surprenantes. J’ai composé de mon côté la musique, dans mon studio, et je suis venu ensuite ici à la Maison de la Radio, pour qu’on puisse travailler la spécialisation. "Prendre les objets musicaux", pour reprendre une expression chère à Pierre Schaeffer__, et les replacer dans l’espace tels que je les avais conçus au moment de l’écriture. »

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Collaboration étroite avec les équipes de Radio France

La prouesse technique ne pourrait pas avoir lieu sans la maestria d’Hervé Déjardin, responsable de projets au département audio-innovation de Radio France. « Jean-Michel m’a envoyé les pistes avec les stéréos de référence. J’ai pris deux semaines pour faire des mises à plat sur le plan spatial, ainsi que des propositions », indique l’ingénieur du son, lunettes et cheveux gris hirsutes. Il s’agissait d’équilibrer l’espace, que le son jaillisse « de partout », de répondre, aussi, « aux émotions musicales, à la rythmique… » : « Qui plus est, la musique électronique possède des énergies qu’il faut absolument essayer de conserver. Les sons anecdotiques tout comme les sons 'lead' m’ont inspiré des mouvements : il faut essayer le plus possible de coller à la personnalité des sons. »

Jean-Michel Jarre a ensuite rejoint l'ingénieur du son en studio. "Il est venu et on a travaillé le mixage très précisément. J’étais passé à côté de certaines choses, pour d’autres je n'étais pas trop loin, d’autres l’ont intéressé…"  Pour Hervé Déjardin, "nous sommes dans quelque chose de totalement nouveau par la maîtrise de la technologie que cela implique. Et cela fait des années que l’on se fait la main dessus à Radio France."

Avec Jean-Michel, nous nous sommes rencontrés l’année dernière lors d’une collaboration pour son concert "Welcome to the Other Side", qui célébrait le passage à l’année 2021. Il veut de longue date faire du multicanal, il en a d’ailleurs beaucoup fait, mais depuis 4-5 ans, ces technologies ont énormément évoluées" - Hervé Déjardin

Une communion sonore que les auditeurs de France Musique pourront vivre à distance, grâce au son dit « binaural ». Encore un terme technique que nous défriche Christian Lahondès, preneur de son, qui peaufine les derniers réglages dans un studio innovation de la Maison de la Radio et de la Musique. « Il s’agit d’une méthode de captation du son adaptée à la morphologie de la tête humaine, qui permet une restitution en trois dimensions », explique-t-il, cerné par cinq écrans d’ordinateurs. « L’auditeur pourra vivre quasiment la même expérience que le public. Il lui suffira d’un téléphone, d’un ordinateur, d’une liaison internet, et il pourra écouter le concert en binaural sur la page de France Musique. » Un casque ou des écouteurs sont bien sûr de mise pour une immersion optimale, encore accentuée par un réseau de micros d’ambiance, « pour capter aussi le son du public et amener une couleur à ce concert. »

Les sons circuleront autour du public, pour une expérience à 360 degrés
Les sons circuleront autour du public, pour une expérience à 360 degrés
© Radio France - Louis-Valentin Lopez

"Le spectacle se fait à l’Agora, au niveau 1, et nous nous trouvons dans un studio au 3ème étage. Nous avons dû trouver le bon tuyau dans les différentes strates de la Maison de la Radio. Nous allons récupérer le flux de toutes les sources sonores, ainsi que leur positionnement. Tout cela va passer dans un ordinateur, qui va fournir le binaural" - Christian Lahondès

Et il est tout sauf anecdotique, ajoute Jean-Michel Jarre, que Radio France accueille une création qu’il n’hésite-pas à qualifier d’ « inouïe ». « C’est un peu la réalisation d’un souhait que j’ai depuis l’origine. Je suis un enfant de la Maison de la Radio, j’ai commencé au groupe de recherche musicale avec Pierre Schaeffer, notamment, en étudiant la musique concrète et électroacoustique. S’il y a une légitimité aujourd’hui à cette musique, qui est devenue la musique la plus populaire au monde, peu de gens savent qu’elle est née ici, grâce aux deux Pierre, Henry et Schaeffer », rappelle le compositeur. « Cette création, c’est une manière également de célébrer la maison, à une période où certains remettraient en doute l’utilité du service public. On voit à quel point ce service public est pionnier et défricheur en matière sonore. »

"Oxymore" de Jean-Michel Jarre, une création inédite et une expérience totale, retransmise en direct dimanche soir sur France Musique

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